Un thé à Whitechapel

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CHAPITRE 28–

Les cent démons étaient revenus.
Ils dansaient sur son dos, plantaient leurs lances dans son échine. Ses cris les faisaient rire de plus belle. Les enfants aux yeux noirs couraient autour de lui et jetaient des fleurs vénéneuses sur son passage. Lorsque ces fleurs atteignaient sa peau, elles s’y collaient comme des ventouses et y pénétraient en laissant des cratères purulents. Les tambours étaient assourdissants. Un démon bondit sur sa trompe, brandissant une carabine. Son uniforme écarlate étincelait dans le soleil couchant. Il le mit en joue et visa entre les deux yeux. Il souriait. Ses dents étaient aiguisées comme celles d’un requin. Le démon avait le visage de son père…
Orange Pekoe se réveilla.

Où était-il ? Etait-ce le jour, était-ce la nuit ?
Il avait froid. Et faim. Si l’araignée ne l’avait pas dévoré c’est qu’il n’était pas encore mort. Des cordes le maintenaient solidement entravé au sol, sur sa tête un sac puant lui rentrait dans la bouche et dans les narines.
Clapotis de rats dans l’eau nauséabonde. Couinements. Silence. Plus tard, d’autres sons. Le raclement d’une chaise sur le plancher, au-dessus de lui. Des bouteilles qu’on entrechoque. Des éclats de voix. Des rires, des sanglots. Une porte qui s’ouvre. Le tintement d’une tasse. La terreur qui monte. Un liquide qu’on verse. Des rires à nouveau. La nausée, encore. Le cauchemar, encore…

Trois jours que durait cette torture.
Effondrée sur le comptoir et passablement ivre, Jenny n’avait pas la force de refuser les verres que lui remplissait Jack The Knife.
« Bois ma belle, et sois contente que ta p’tite caboche n’se transforme pas en flacon de whisky à chaque gorgée ! Comme ton p’tit Lord, là-d’sous… le coup du thé, tout de même, quel sacré numéro ! Il est fortiche l’animal, faut r’connaître ! Quelle descente ! J’ai pas encore bien compris son arnaque, mais j’y travaille… allez bois un coup… y’a rien de tel pour noyer son chagrin… me dis pas que t’es tombée amoureuse d’une théière tout de même ?… Une grande fille comme toi !…
« Salaud, murmura la malheureuse en glissant de son tabouret, t’es vraiment ignoble ! T’as aucune pitié !… Tu…
Jack ricana sauvagement et frappa du poing sur le zinc.
« Bloody hell !… J’te connais Jenny ! T’es comme tout l’monde, tu changeras d’musique quand t’auras vu les liasses qu’on va empocher quand on aura fourgué c’phénomène à Cristobal Li ! T’inquiète pas ma vieille, t’en croqueras aussi du pactole au père Li…
« Cristobal Li ? Non Jack ! Tu n’as pas le droit ! Tu ne peux pas faire ça ?…
« Ben j’vais m’gêner la rouquine !… Tu crois quand même pas que j’vais le nourrir indéfiniment au frais d’la princesse ? Va falloir qu’y gagne sa croûte l’aristo ! Mais faut pas s’tracasser ma belle, y s’ra aux petits oignons, ton Lord, dans le cirque de Mister Li, entre la femme-spaghetti et l’homme-tronc !…
Il éclata de rire…
« Eh !… Ça va être la grande classe pour lui ! La plus grande foire de monstres de tout l’East-End ! 
On frappa à la porte.
« Tiens ! Quand on parle del lupo !… Entrez Signore, entrez !…

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Un thé à Whitechapel

Préambule

Novembre…
Nom d’un pot de chrysanthème !
Nous rev’là dans l’brouillard…

C’est une métaphore, notez bien, mais brouillard, ça sonne bien avec novembre.
Brouillard ça sonne bien avec Londres aussi, d’après c’qu’on dit. Alors figurez-vous qu’ça tombe rudement bien parce que des histoires de brouillards londoniens, j’en ai une à vous raconter justement ! Une histoire pas piquée des vers, ah ça non, une histoire à hérisser tous les poils d’un bonnet de horse-guard au garde à vous devant Buckingham Palace, une histoire… brrrrrr… enfin vous voyez l’genre…

Je vous propose donc, chaque matin, si vous en avez le courage, et jusqu’à…la sortie du brouillard… de suivre,  comme un feuilleton tout droit sorti du « Daily Stinker »,  les passionnantes, terribles, romanesques, irrésistibles, et rassurez-vous, loufoques aventures d’ :
« Un Thé à Whitechapel »…
Holy smoke !…

Albert Lemant Esq.

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Les dessins qui vont  accompagner ce texte ont été réalisés par mon ami Sylvain Granon lors d’une semaine de repérages à Whitechapel, il y a une dizaine d’années.
Le projet avait malheureusement été abandonné. What a pity !…

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Un Thé à Whitechapel

… Est-ce à cause de cela qu’il y a tant de tasses
à thé sur cette table ?” demanda-t-t-elle.
“Oui, justement, dit le Chapelier en soupirant, c’est toujours l’heure du thé …”

Alice au pays des merveilles
Lewis Carroll

“… Vous souvenez-vous, cher confrère, si la théière pot-de-chambre de la mère Grogan est mentionnée dans le Mabinigion ou les Upanishads?”

Ulysse
James Joyce

 “… Il y a un train pour Londres bientôt Watson, mais que penseriez-vous d’une tasse de thé aux “Chequers” avant que nous sautions dedans ?”

L’homme qui marchait à quatre pattes
Sir Arthur Conan Doyle

“… C’est alors qu’ils découvrirent à la douce lumière d’une lampe, un bon feu qui pétillait gaiement dans l’âtre, une bouilloire qui chantonnait son léger refrain, quelques tiroirs ouverts, des papiers disposés en ordre sur la table de travail, et plus près du feu, le plateau préparé pour le thé; en un mot, l’intérieur le plus paisible qui fût…”

L’étrange cas du docteur Jekill et de Mister Hyde
Robert Louis Stevenson

***

***

CHAPITRE 1

 It was raining cats and dogs.

Il pleuvait des chats et des chiens.
Il tombait des cordes si vous préférez, mais vous connaissez les Anglais, ils ne font jamais rien comme tout le monde, et donc, ce jour-là, à Whitechapel, en plein cœur de Londres, il pleuvait des chats et des chiens…
Il tombait même des cataractes de chats, des trombes de chiens. Un déluge de miaulements, une vraie tornade d’aboiements. Tous les chenils du pays s’étaient déversés ici. Les rues étaient devenues des marais, les caniveaux des étangs, les trottoirs des sables mouvants. Patauger dans ce cloaque, quelle drôle d’idée me direz-vous, et pourtant c’était bien ce que je faisais…
Pourquoi ? Mais parce que, nez en l’air et narines dilatées, je m’étais mis en quête du légendaire « English Breakfast » et, poursuivant d’hypothétiques effluves de toasts grillés ou de muffins moelleux sortant du four, je traquais les irrésistibles fumets de croustillantes tranches de bacon surnageant entre deux œufs baveux et trois saucisses de Cumberland…
A cet instant, perdu et trempé comme un naufragé, j’aurais donné n’importe quoi en échange d’une bonne et grande et fumante tasse de thé.
A nice cup of tea of course !
Je pataugeais donc…

Tournant en rond depuis deux heures dans une purée de pois digne d’un film de la Hammer je commençais à ruminer sur le peu d’établissements ouverts à cette heure matinale et à sérieusement regretter les bistrots parisiens lorsqu’au coin de Fournier et de Commercial Street je tombai sur la façade faiblement éclairée d’un pub dont le nom ne cessera de carillonner dans ma tête :
Le « Ten Bells ».
Plein d’espoirs, je poussai la porte…

Je le regrette encore aujourd’hui…

***

CHAPITRE 2

Je n’avais pas fait trois pas à l’intérieur qu’une doucereuse odeur de pourriture me montait à la gorge. Cherchant un portemanteau pour y déposer mes hardes dégoulinantes je fis le tour des lieux. Dans une vaste salle qui suintait l’abandon quelques candélabres d’un autre âge répandaient une lueur tremblotante sur un bar immense et silencieux. Je tentai un faible « Hello ». Personne. Le miroir ne me renvoyait qu’un seul reflet, le mien. Dépité j’avais déjà la main sur la poignée de la porte lorsqu’un grondement m’arrêta net.
«Morning, young man ! What the hell do you want ?… 

Interloqué, je me retournai.
Derrière le bar un étrange bonhomme au visage de forçat taillé à la serpe me dévisageait. Rouflaquettes broussailleuses, tignasse retenue par un catogan, gilet luisant et rapiécé, coutelas dépassant d’une ceinture de flanelle. Si je n’avais été si effrayé pas son apparition soudaine je me serais penché pour voir s’il avait une jambe de bois.
« Alors Mylord… une brune ou une blonde ? aboya-t-il en croisant sur le comptoir les deux énormes jambons tatoués qu’il avait en guise de bras.
« Un peu tôt pour une bière, m’entendis-je bredouiller commençant à trouver la situation des plus saugrenues, par contre une bonne tasse de thé ferait… 
« Goddam ! me coupa-t-il. Sa grosse paluche agrippa son poignard.
N’ayant nullement l’intention de finir découpé en rondelles je commençai à reculer lorsque des rires et des trépignements frénétiques éclatèrent du fond de la salle.
« Du thé, sanglant imbécile ! Du thé, stupide frenchy! continuait la brute, par tous les diables de l’enfer…

La tristesse et la douceur de la voix qui s’éleva alors au-dessus du tohu-bohu me glaça les sangs bien plus que les grognements de l’irascible barman.
« Laisse-le Jack… laisse-le… il fallait bien que cela arrive…
Jack, puisqu’il se nommait ainsi, se calma aussitôt et rengaina son couteau. Il se pencha vers moi me soufflant sous le nez une haleine à réveiller un mort puis, m’empoignant par le cou, il murmura :
« T’as bien de la chance pour un mangeur de grenouilles!… Si ça n’tenait qu’à moi… enfin bon… tu vois cette entrée, là-bas…
Alors qu’une minute avant il n’y avait à l’endroit désigné qu’une obscurité poisseuse, une porte vitrée à peine entr’ouverte se dessinait maintenant dans le mur. Au-dessus était suspendu un panneau rouge flamboyant avec cette inscription en lettres d’or :

« Orange Pekoe Revival Club ».

Il me poussa du coude.
« Vas-y mon gars, on dirait bien que t’es attendu…
« Approchez cher ami, fit la voix venant des ténèbres. Approchez, allons, n’ayez pas peur…
Un souffle froid m’enveloppa soudain et, tel un somnambule, je passai la petite porte…

***

Chapitre 3

L’aile d’un ange me prenant par l’épaule n’aurait pas eu d’autre effet.
Autour d’une table une curieuse assemblée me détaillait de la tête aux pieds en pouffant. Leurs visages éclairés par une sourde lanterne posée au milieu d’un bataillon de pots en étain qui en reflétait la lumière grimaçaient plus qu’ils ne souriaient. Un siège était vide, je supposai qu’il était pour moi…
Toujours frigorifié je me demandai si une fièvre fulgurante n’était pas en train de me jouer des tours car à l’instar du patibulaire Jack venu s’asseoir à côté de moi, toute cette troupe semblait sortie d’un tableau flamand. La voix triste s’éleva à nouveau.
« Pas flamand, jeune homme… L’homme qui parlait ainsi portait des bésicles d’un autre âge et manifestement lisait dans mes pensées.
« Pas flamand… un Hogarth serait plus approprié… à quelques siècles près… mais prenez place je vous en prie… faites juste attention à ne pas vous asseoir sur la…  
« Grrhhhhhhh…
« Ah ! Trop tard…
Un énorme tigre venait de retirer sa queue de dessous mes fesses et avait bondi sur la table. Les terribles yeux jaunes qui me fixaient ne laissaient planer aucun doute sur le sort qu’il me réservait. Je fus à peine surpris d’entendre le fauve marmonner : 
« Pas encore prrris de breakfast ce matin… Grhhhhh… paraît que les rrrognons à la française sont… Grhhhh… exxxcellents…

L’assemblée gloussait de plus belle. L’homme aux lorgnons gratta la tête du fauve qui se mit à ronronner.
« Mister Turncoat, un peu d’indulgence je vous prie. Ou un peu de patience, la peur fait tourner les sauces et je crains que vous ne veniez de gâcher votre déjeuner… quant à vous chères amies, dit-il en s’adressant à deux femmes à l’âge indéfinissable qui se tortillaient en face de lui, remballez vos jupons et veuillez, si vous en êtes encore capables, ne pas trop importuner ce garçon…
« Oh docteur tout d’même… j’sais encore m’tenir… minauda l’une des deux en remontant timidement une perruque aussi poudrée que miteuse.
Un petit homme très agité se leva prestement. Visiblement apeuré il n’arrêtait pas de jeter des coups d’œil furtifs derrière son épaule.
« Si l’on me demande mon avis je… 
« On ne te demande pas ton avis l’épicier ! le coupa sèchement une gitane au regard de braise assise à ses côtés.
« Grhhhhhh… fit le tigre. 
« Les amis… dit doucement celui que la dénommée Molly avait appelé docteur, un peu de calme voyons, vous allez finir par effrayer notre hôte…
Il s’apprêtait à me verser une pinte de bière lorsqu’il interrompit son geste.
« Mais où avais-je la tête ?… Vous étiez venu boire autre chose n’est-ce pas ?… La compagnie s’était tue.
« Du thé, n’est-ce pas ?… Le docteur soupira.
Comme répondant à un signal, toute la troupe s’était mise à gémir.
« Voyez-vous cher ami, cela s’avère, j’en ai peur, tout à fait impossible.
Il est vraiment curieux que vous soyez arrivé jusqu’à nous savez-vous…
Mais peut-être n’est-ce pas un hasard. Les voies du Seigneur, vous connaissez la suite… car, hélas, du thé… on n’en boit plus ici depuis fort longtemps…
Il fit de nouveau une pause.
« … N’y voyez surtout pas un quelconque rejet anti-patriotique de cette boisson, qui est à notre verte nation ce que le beaujolais est à la vôtre. Non, la vérité, monsieur, est plus tragique. Et pour certains d’entre nous, extrêmement amère… La vérité peut parfois prendre des chemins de traverse inattendus, elle voyage dans l’espace et se joue du temps. Elle fait le tour de la terre, le tour du cadran, le tour d’une théière, si, si, je vous assure. Une théière peut parfois s’avérer d’une profondeur insondable. Une vie entière peut s’écouler en moins de temps que ne se remplit une tasse de thé… vous ne me croyez pas ?…

Le timbre monocorde du discours saugrenu du docteur commençait à provoquer sur moi une irrépressible torpeur. Il continua.
« … Permettez-moi cependant de voler encore quelques minutes de votre temps si cartésien, car vous laisser partir maintenant serait criminel.
Vous désiriez une tasse de thé ? Vous n’en aurez pas je le crains !
En échange, et pour vous dédommager, vous aurez droit à une histoire…
Une histoire fort édifiante dont le triste comité ici présent fut à la fois le témoin et l’acteur et qui garde au fond de son cœur et jusqu’à la fin des temps le douloureux et lancinant souvenir… une histoire à la mémoire de deux amis…
« Un toast ! Un toast pour Jenny et Orange ! glapit Jack.
« Hurrah pour Orange et Jenny ! reprirent-ils tous en chœur en choquant leurs chopines et en m’éclaboussant au passage.
« La réalité est parfois trompeuse, reprit le docteur, les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être et l’anodine dégustation de certains breuvages peut devenir plus dangereuse qu’il n’y paraît…

Le « comité » s’était insensiblement resserré et, alors que je luttais contre le sommeil, j’entendis encore le docteur murmurer :
« Sachez seulement que le récit qui va suivre, et dont je serai l’humble narrateur, est le fruit de notre mémoire collective. Certains des événements qui vont vous être dévoilés ont été vécus par d’autres que moi. Mais n’ayez crainte, s’il se trouvait que, par mégarde, j’oubliais quelques faits d’importance, nul doute que mes compagnons ici présents n’hésiteraient pas à me remettre sur le droit chemin…
« Aussi sûr que j’dois mon surnom au tranchant d’ma lame Doc’, j’vous l’garantis ! fit Jack en plantant son surin sur la table.

Le docteur soupira à nouveau, et commença son récit…

***

CHAPITRE 4

A cette époque voyez-vous, j’étais encore un tout jeune médecin.
La confiance absolue que j’avais dans les effets bénéfiques de la science ainsi que la fierté d’appartenir au corps des meilleurs neurologues de Londres, qui plus est sous la bienveillante bénédiction de notre gracieuse Majesté Victoria, me gonflait d’orgueil… 
« Victoria ! Vous voulez parler de la reine Victoria ? ! balbutiai-je en bâillant.
« Qui d’autre ? Bien sûr que je veux parler de la reine Victoria… je disais donc que certaines choses étaient, et sont toujours, comme la lutte des anges et des démons depuis les premiers jours de la Création, immuables…
Ainsi en allait-il de cette pluie qui en ce 11 novembre 1888… 
« Novembre 1888 ?… Vous voulez dire que…
« Bon, vous allez arrêter de m’interrompre à tout bout de champ sinon nous n’allons jamais arriver au bout de cette histoire !
… ainsi de cette pluie, continua-t-il en fronçant les sourcils, qui telle celle qui aujourd’hui guida vos pas jusqu’à nous, noyait sous des trombes d’eau la vision que depuis mon bureau j’avais de Whitechapel High Road et me remplissait d’une indéfinissable mélancolie.
La nature humaine dont j’essayais de soigner les travers par l’étude laborieuse des méandres du cerveau m’était quotidiennement source d’étonnement mais aussi de profonde tristesse.
En cette fin de siècle, Londres était le théâtre de tout ce que la plus désinvolte société pouvait offrir de magique et de scintillant… Piccadilly, Mayfair, Belgravia, la City, fourmillaient de ladies virevoltantes et de gentlemen en jaquettes et hauts-de-forme qui perpétuaient leurs certitudes d’être les maîtres de l’univers dans des bals mondains et des clubs aussi fermés que leur arrogance.

Mais la médaille avait un revers, un revers peuplé d’une foule toute aussi grouillante que sa voisine mais qui jamais ne la croisait. Le territoire de celle-ci se trouvait sous mes yeux, juste en face du London Royal Hospital où j’exerçais. Elle trouvait naissance dans les taudis de Shoreditch, croissait dans les coupe-gorges de Bethnal Green, prenait toute sa mesure dans les ruelles insalubres de Stepney, sa démesure le long des docks puants de Limehouse.
Au centre de ce quadrilatère de misère un nom regroupait à lui seul tous les vices, la détresse et les crimes les plus vils. Un nom, symbole de Terre Promise pour les laissés-pour-compte du progrès, les exclus en tout genre mais aussi et surtout les tire-laines, les brigands, les filles de joie, les assassins…
Whitechapel !
Dire que ces deux mondes ne se côtoyaient jamais n’était d’ailleurs pas tout à fait exact. Il était en effet des lieux, sortes de no man’s land tolérés de part et d’autre où, cocktail extravagant, rupins et truands se mélangeaient, où l’on pouvait pour un soir, pour une nuit, échanger masques et costumes, changer de peau, changer de vie, au risque parfois de la perdre. Ces endroits d’où toutes conventions étaient bannies avaient pour noms : théâtres, dancings, pubs, cirques, fêtes foraines… Les sombres jours dont je vais raviver le souvenir ont eu pour décor cet univers fait d’ombres et de lumières. J’étais, mais je n’en savais encore rien, en plein cœur de ce chaudron du Diable…

***

CHAPITRE 5–

Ce jour-là, à l’heure où j’allais prendre mon service à l’hôpital de Stepney, un attroupement se formait à quelques centaines de yards, devant la vitrine d’une des échoppes les plus prisées de Gun Street, face à Spitalfield Market.
A l’enseigne de Thomas Lipstick Limited…

La réputation de ce commerce à l’apparence vétuste et obscure allait bien au-delà des limites de l’East-End. Merveilleusement achalandé en produits fins et épices en tous genres, les amateurs de cafés les plus exotiques, de vins les plus rares, de Lapsang Souchong raffinés, de tabacs turcs et autres substances plus ou moins opiacées s’y pressaient et se repassaient l’adresse sous le manteau. Il n’était pas rare d’y voir se croiser toutes sortes de pratiques dissimulant sous des pardessus coûteux quelque odorant trésor afin d’assouvir de gourmandes et parfois illicites passions.

Ce n’était hélas pas ce genre de public qui se frottait le nez contre les vitres dépolies de la boutique et se poussait du coude ce matin-là.
Car pour tout dire, c’était une belle bousculade.
La poissonnière houspillait le ramoneur à coup de haddocks ; le ramoneur essuyait ses mains pleines de suie sur le tablier du laitier ; le laitier hurlait après l’employé de bureau qui écrasait ses bouteilles de lait ; quant à l’employé de bureau il cherchait désespérément son chapeau qui n’était plus melon, aplati qu’il était sous les pieds de la foule. Et dans les yeux des gamins en haillons qui montaient d’habitude sur la pointe de leurs godillots pour essayer de voir les bonbonnes remplies de réglisse, nulle lueur de malice, d’envie ou de gourmandise.
Rien qu’une sourde terreur qui enflait au fil des minutes.
Devant la porte de la boutique, bouchant le passage de toute sa carrure de troisième ligne, un policeman immobile et muet comme une statue de sel regardait au loin. Son silence ne faisait qu’attiser la rumeur.

« … Elle est morte… Qui donc ? Mais la Mary Jane Kellogs voyons ! Non ? Si ! La petite vendeuse de la boutique ? Comme j’vous l’dis ! Encore hier j’l’ai vue passer ! Si c’est pas malheureux ! Etripée, saignée comme un goret la pauvre ! Quelle horreur ! Mais où va-t-on ? Et son patron, le Lipstick, où c’est qu’il est donc ? Sale vieux bonhomme avec ses airs de fouines… S’rait coupable qu’ça m’étonnerait pas… Et si c’était un coup de « l’Eventreur » ? Et si c’était Liptstcik « l’Eventreur » ? Et si… Paraît que tout Scotland Yard est dans la cambuse… Z’arrivent toujours après la bataille ceux-là ! Z’ont envoyé du beau monde… Ça lui fait une belle jambe à la Mary Jane… Quelle époque !… »

Si la foule en question avait pu pénétrer dans l’arrière-salle de l’épicerie elle aurait pu constater que certaines de ses élucubrations étaient fondées.
Du « beau monde » était en effet présent en la massive et reconnaissable personne du Superintendant Shamrock Mops, l’As des As de la Criminelle.

Mains croisées derrière le dos, moustaches poivre et sel en bataille, le célèbre policier était plongé dans un abîme de perplexité. C’est qu’il en avait vu des crimes tout au long de sa chienne de vie. Des cadavres, par Saint-George, il en avait eu son comptant, mais des comme celui-là… Jamais !
Contrairement à ce qu’en pensait la populace, il n’y avait aucune trace de sang sur la victime. Il aurait mieux valu d’ailleurs. Au moins on aurait été en terrain connu. Un bon coup de couteau entre les côtes c’était du travail de professionnel ; une hache plantée entre les omoplates c’était du sérieux ; un coup de marteau qui vous défonçait un occiput on n’y revenait pas à deux fois. Alors que là… Pauvre fille…
Le rictus d’effroi qui se lisait encore sur le visage de cette gamine en disait long sur ce qu’elle avait dû endurer. Les indices étaient maigres hélas. Pour ainsi dire inexistants. Des débris de vaisselles. Un plateau sur le sol. Une tasse cassée. Une bouilloire. Des sacs d’épices éparpillées autour d’elle. Des graines. Du riz…
Shamrock Mops fit le tour de la victime. Curieux comme le ventre de cette fille était ballonné. Son corps convulsé baignait dans une mare de liquide. Des empreintes de pas s’éloignant de la flaque attirèrent l’attention du fin limier. Seraient-ce celles du criminel ? Il faudrait vérifier si elles ne correspondaient pas à celles du patron de la malheureuse enfant, ce Lipstick qu’on était parti chercher et qui avait soi-disant passé la nuit du meurtre à Holborn, dans un club d’anciens des Indes. Un épicier dans un club ! On aura tout vu !…
Cette flaque intriguait le policier. Malgré un certain embonpoint il se mit précautionneusement à quatre pattes et renifla le liquide.
Son regard se voila…


***

CHAPITRE 6–

 « Excusez-moi de vous interrompre docteur, mais je trouve que vous y allez un peu fort ! » grommela le policeman qui depuis quelques instants se tortillait sur son siège. Il suait à grosses gouttes et retira son casque qu’il posa bruyamment sur la table. Embonpoint… embonpoint… Ce ne sont pas quelques malheureuses Guinness qui…
« Et moi alors qu’est-ce que je devrais dire ? l’interrompit de sa voix de crécelle le petit homme au teint cireux. Air de fouine… c’est intolérable… 
Drelinggg… Drelinggggg…
Une clochette fébrilement agitée dans la pénombre stoppa net les deux râleurs.
« Eh bien Lawson ?… Vous vous y mettez aussi ?
« C’est plus fort que moi docteur, répondit un personnage corpulent à la moue dédaigneuse, sonner les cloches aux abrutis est pour moi une seconde nature… hélas, depuis une certaine nuit, il ne me reste pour tout tocsin que ce petit grelot… Ô tempora Ô mores…
Jack se leva et dans un même élan empoigna les deux contestataires et le pontifiant sonneur.
« Y vont pas la boucler ces trois-là ? Doc’ qu’est-ce que j’en fais ? 
Le docteur sourit…
« Votre souci du détail vous honore messieurs, néanmoins il serait souhaitable que vous gardiez votre salive pour plus tard…
Quant à moi, soyez sûr que j’essaierai de coller au plus juste aux faits et que j’apporterai désormais le plus grand soin à ne déformer ni vos silhouettes, ni vos performances musicales… laissez-les Jack…
Je disais donc… 

… Whitechapel est un labyrinthe.
Lorsqu’on ne connaît pas la géographie de ce sinistre dédale on y perd plus souvent son chemin qu’on ne le trouve, vous en savez quelque chose…
A une poignée de ruelles de la tragique découverte du cadavre encore chaud de la malheureuse Mary Jane Kellogs, dans la pénombre d’un passage ruisselant de crasse, un homme trébuchait comme un pantin désarticulé.
A l’abri des regards, sauf peut-être de celui des rats dont c’était le territoire, les mains sur les tempes, le cœur battant la chamade, les épaules voûtées brinquebalant de droite et de gauche contre les parois de briques, il titubait plus qu’il ne marchait.
L’homme bien qu’hésitant sur la direction à prendre avait la certitude d’être déjà passé par là hier. Comme un loup retournant à la curée, il était revenu sur ses pas…
Le visage dissimulé derrière le col relevé de son mackintosh, il retira brièvement son haut-de-forme de feutre pour s’éponger le front. Sentant ses jambes flageoler il s’assit sur une borne de pierre. Une vague de sanglots lui remontait des entrailles et le fit frissonner. De toutes ses forces il lutta contre le désespoir qui l’envahissait.
Depuis qu’il avait trouvé la boutique de Gun Street tout avait été de mal en pis.
Il n’arrivait même plus à se souvenir de ce qui s’y était passé. Juste qu’il s’était retrouvé errant dans la soirée avec cette atroce migraine, cherchant grâce aux indications de cette brave fille le club où il devait enfin retrouver ce Lipstick.
Il avait mis tant d’espoir dans cette rencontre que la terrible réaction de celui-ci l’avait laissé abasourdi, hagard, totalement désemparé. Dans son infortune il avait tout de même pu soutirer quelque chose de l’épicier.
Il avait maintenant un autre nom en poche, une autre chance peut-être…
La chance ?… Quel étrange mot ! La mouche engluée dans une toile d’araignée en avait plus que lui. Dans cet enchevêtrement de rues cauchemardesques il se sentait piégé comme dans une souricière. Il reprit néanmoins sa route.
Au détour d’une venelle une sorte de brouhaha le sortit de sa léthargie.
Cela semblait venir du fleuve. Une odeur de vase montait maintenant jusqu’à lui. Les sons se faisaient plus clairs. Des cris, des jurons, des bruits de caisses qu’on transporte, des sifflets, la sirène d’un remorqueur.
Il était sur les quais…

***

CHAPITRE 7–

La nuit porte conseil, il paraît.
Pas la nuit à Whitechapel en tous cas. Il faudrait être bien sot, ou fort naïf pour prétendre cela. Lorsque la lune est au zénith savez-vous quels sont les seuls bruits qui accompagnent les feulements des chats ? Ce sont les sanglots mon ami, les sanglots. Ce sont les frottements à peine audibles de pas dans l’escalier qui s’approchent imperceptiblement. Ce sont ceux des portes qui s’ouvrent en grinçant, du scalpel qu’on aiguise, de la gorge qu’on tranche, de l’infect glouglou du sang qui s’écoule, des cris, des hurlements… Après seulement vient le silence… Le silence, à Whitechapel, est pire que tout.
Et le seul conseil qu’on puisse ici vous donner est celui de rester calfeutré sous la couette et de vous boucher les oreilles pour échapper aux cauchemars.

Ce qu’hélas le superintendant Mops, malgré le coton qu’il avait mis dans les siennes, et la bonne dose de brandy qu’il avait bu la veille,n’avait pas réussi à faire cette nuit-là.
C’est donc de fort méchante humeur que le lendemain du crime de Spitalfields Market il arriva au commissariat d’Algate High Street.
Le sergent O’Henry l’attendait sur le perron et Mops comprit tout de suite en voyant son subalterne piétiner d’un pied sur l’autre que la journée n’allait pas être de tout repos. Le grand escogriffe gesticulait fébrilement. Quelle mouche avait encore donc piqué cet imbécile ? Avant qu’O’Henry n’ouvre la bouche il l’avait bousculé et s’était précipité vers « l’Aquarium » en lui lançant un « Plus tard ! Plus tard ! » qui n’attendait aucune réponse.

« L’Aquarium » était le sanctuaire de Mops.
Sorte de cage vitrée disposée au centre de la grande salle du premier étage elle était la terreur de la pègre locale. Lorsqu’on y entrait on n’était jamais sûr d’en ressortir entier.
Détaché de Scotland Yard sur sa demande le superintendant avait en effet choisi de combattre le crime de l’intérieur. En ces temps troublés où les égorgeurs seraient bientôt plus nombreux que les honnêtes gens, il avait établi ses quartiers au cœur de Whitechapel. « L’Aquarium » était sa tour de contrôle.

Il s’assit vivement à son bureau en poussant un soupir et allait ouvrir le tiroir d’en-bas, celui où dormait sagement une fiole de single malt, lorsqu’il vit deux enveloppes posées devant lui. Il referma rageusement le tiroir. La première lettre valait son pesant de porridge. Ecrite dans un sabir sans queue ni tête, elle était adressée à l’Honorable Mops Pacha, « Chef suprême des forces de l’ordre et du désordre », et le laissa sans voix :

“… Bodhidhârma méditait les yeux grands ouverts au pied de la mère des montagnes.
Bodhidhârma n’avait pas dormi depuis neuf longues années.
Il avait la volonté du vent, la force du volcan et la persévérance des vagues. 
Une nuit cependant le sommeil le surprit.
Il fut vite envahi par de voluptueux rêves d’amour. A son réveil l’immensité de sa faiblesse le plongea dans un abîme de désespoir.
Pour éviter de sombrer à nouveau, il se trancha les paupières avec ses propres dents. Puis il enterra ses paupières. Cela se passa ainsi.
Au matin elles avaient pris racines et un arbuste majestueux aux branches recouvertes de feuilles d’émeraude avait poussé.
Il fit infuser ses feuilles dans de l’urine brûlante de Yack.
Oui en vérité cela se passa ainsi.
Avec humilité il but ce breuvage. 
Chaque jour, avec humilité, il but ce breuvage.
Et jamais plus Bodhidhârma ne dormit…”

Qu’est-ce que c’est que cette farce ? Grogna Mops. Il froissa la lettre et la mit machinalement dans sa poche. La seconde missive lui parut plus sérieuse, elle émanait du poste de police de Holborn West. C’était le compte-rendu de la soirée du 10 novembre à l’Old Bengali Club, 24 Charterhouse Square, établi par le secrétaire général du club, l’honorable James Fitz-Patrick esq.
Voici quel était son contenu :

16 H 55 Arrivées du Colonel Mac Manus et de John Bradshaw du 2ème fusillier du Sussex. Rien à signaler
17 H 07 Arrivée du sergent Thomas Lipstick. Rien à Signaler.
17 H 10 Arrivées du Capitaine Pembrocke et du Major O’Donnell.
17H 18 Arrivées de plusieurs dames prétendant avoir été invitées par le Major O’Donnell pour des séances de méditations communes. Je préviens le Major qui confirme et les fait installer dans le salon « Rudyard Kipling » après avoir entonné l’hymne du régiment des Highlanders de Lahore : « Drink with me, sisters of mercy »
17H 24 Un individu n’appartenant pas au club demande à voir le sergent Lipstick. Apparence aisée, bonne coupe de vêtements, port de tête aristocratique, peau mate. Il est fort agité et fournit des explications embrouillées. Je lui demande de rester dans le vestibule pendant que j’envoie le « Waiter » informer le sergent qu’un étranger désire le voir.
17H 38 Le Waiter revient. Lipstick fait dire qu’il viendra quand il aura fini de méditer.
17H 59 Fébrilité croissante de l’étranger. Lipstick arrive dans le hall. Il dévisage l’individu avec stupéfaction. Celui-ci se lance dans un discours extrêmement confus. Son agitation est à son comble. Il agrippe Lipstick par le bras. Lipstick semble très effrayé. Il sort vivement une bouteille de sa veste et boit au goulot au mépris de toutes les règles en vigueur dans le club.
18 H 03 L’individu implore Lipstick qui le repousse avec horreur. L’individu se traîne à ses pieds. J’entends les mots: « Père, soldat, Mère, château, oubli… » Lipstick bredouille :  « Je ne peux rien dire !… » Je leur demande de faire cesser ce tohu-bohu sous peine de les faire « blackbouler » sur le champ. Lipstick roule des yeux comme s’il était devenu fou et tente de repousser l’individu hors du club. J’entends encore le mot : « Help » prononcé par l’étranger. Lipstick répond : « Damned ! ». Il saisit des mains d’un groom une ardoise destinée au service et griffonne dessus quelque chose puis la lance à l’individu. Il hurle : « Hors de ma vue, Démon ! » puis jette l’individu dehors en le bourrant de coups de poings de façon assez peu “fair play”, ce que je ne peux m’empêcher de lui signaler.
18 H 10 Lipstick remet de l’ordre dans sa tenue et me demande de ne pas noter l’entrevue. Il ajoute : « C’est un pauvre fou ! Vous n’avez rien vu, rien entendu, n’est-ce pas, James ? » Je l’assure de ma discrétion.
18 H 11 Hormis quelques gloussements de méditation provenant du salon “Rudyard Kipling”, plus rien à signaler.

***

CHAPITRE 8–

Nom d’un petit bonhomme, s’exclama Mops en repliant le document.
Se renversant sur son fauteuil il croisa les pieds sur son bureau et se lissa les moustaches en signe de satisfaction. Son flair légendaire ne l’avait pas trompé ! Ainsi ce Thomas Lipstick avait traité des affaires douteuses avec un individu louche dans un club huppé réservé à des ex-officiers de l’armée des Indes à l’heure où son innocente employée passait de vie à trépas dans des circonstances mystérieuses. Un petit séjour dans l’Aquarium allait faire le plus grand bien à ce particulier…
Mops se penchait à nouveau vers le tiroir du bas lorsqu’on frappa aux carreaux. Encore cet imbécile d’O’Henry. Pas moyen de se concentrer fulmina le superintendant en feignant de ne pas prêter attention à son subalterne qui tambourinait cependant de plus belle et agitait maintenant fébrilement deux doigts en signe de victoire. Refermant vivement le tiroir, Mops se résolut à le faire entrer.
“Pas un mot O’Henry, pas un mot si vous ne voulez pas que votre casque devienne aussi plat que la lande de Yarmouth !… Et si c’est pour me demander deux jours de congés ma réponse est non !
Sachant que les promesses de Mops n’étaient pas vaines O’Henry se lança dans une séance de gesticulation aussi muette que désordonnée.
Il se passa d’abord un ongle sur le cou.
“Un crime ? fit Mops, vous voulez me parler d’un crime ? Mais je sais bien qu’il y a eu un crime…
O’Henry fit non de la tête. Il plissa les yeux, prit son air le plus cruel possible et se repassa le pouce sur la gorge.
“Un Chinois ?… Un Chinois fourbe qui se tranche la gorge ?
O’Henry leva à nouveau ses deux doigts et fit onduler ses bras. Une houle parfaitement mimée…
“Deux Chinois se trucident à bord d’une jonque ? Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
Le policier abattit sa dernière carte.
“Coin-coin !… se mit-il à brailler en se dandinant…
“Deux Chinois zigouillent un canard sur un sampan ! O’Henry vous êtes complétement marteau !…
“Coin-coin chef !…Coin-coin… un canard… vous l’avez, mais dans le désordre…
“Un Chinois bousille une barque sur un canard ?
“Vous y êtes presque chef !
“Un Chinois ?… Deux morts ?…
“Canard, chef… duck… canard… duck…
“Duck ?…”

Dans les yeux de Shamrock Mops, soudain une étincelle.
Il venait de comprendre. Duck n’était pas duck, mais dock…
Un deuxième crime de Chinois sur les docks !
Dans les yeux d’O’Henry, une admiration sans borne.
“Vous attendez le déluge, O’Henry ? Lui hurla l’inspecteur en enfilant son manteau, direction les quais, et au pas de charge!…”
La machine était lancée. Scotland Yard tournait à plein régime.
Le Mal avait du mouron à se faire.

“Bon écoutez docteur, que vous vous permettiez d’insinuer que le respect de mes hommes envers moi s’apparentait à de l’idôlatrie, passe encore ! Mais que vous me montriez constamment sous les traits d’un poivrot abruti, là c’en est trop… je ne vois vraiment pas en quoi cela est d’une quelconque utilité pour la suite de cette histoire, que Diable… et je m’insurge…
“Vous ne devriez-pas citer le Diable à tort et à travers, mon cher Mops… mais puisque vous semblez tant l’apprécier je pourrais tout aussi bien vous y renvoyer… vous ouvrez la bouche encore une fois et je vous jure que je n’hésiterai pas… puis-je reprendre ?… Merci…”

***

CHAPITRE 9–

… La nouvelle du meurtre d’un pauvre coolie s’était répandue dans tout l’East-End en moins de temps qu’il n’en avait fallu au désormais sobre superintendant Mops pour se précipiter à Saint-Katherine’s Wharf sur Limehouse Docks, le nouveau lieu du crime.
Traverser la populace déchaînée que des cordons de policemen contenaient tant bien que mal le long du quai fut la seconde épreuve de sa journée. Comme il s’en était douté, les investigations tournaient à la confusion. Entre les vociférations de la foule –Un deuxième meurtre ! Encore un ! Pire qu’à Spitalfield ! Mais où va-t-on ? – et les cris d’une cohorte de Chinois, l’enquête, avant même de commencer, avait du plomb dans l’aile.
Suivi comme son ombre par O’Henry, le détective se mit à l’écart et se gratta la tête. Pouvait-on porter foi aux incohérents témoignages qui déjà arrivaient de toutes parts ? Il avisa entre deux policemen un individu en tenue d’officier de marine dont le visage livide était tourné vers un cadavre obscène étalé à ses pieds. Celui-ci portait les mêmes stigmates que ceux de la suppliciée de Spitalfiefd, gonflé comme une baudruche prête à exploser…
Le sergent fit les présentations.
“Inspecteur, voici monsieur Reginald Stappelton, officier de quart responsable de la manœuvre de déchargement à bord du Jasmin Star en provenance de Canton. Il désirait ne parler qu’à une haute autorité.
“Comportement honorable et fort compréhensif, renchérit Mops en se rengorgeant, mon brave, la haute autorité que je suis est tout ouïe !
L’officier était visiblement perturbé.
“Promettez-moi de garder une discrétion absolue sur les propos que vous allez entendre, murmura-t-il sombrement. Dieu m’est témoin que je n’ai rien inventé et, bien qu’ayant éclusé quelques pintes de stout hier au soir, je jure que ce que je vais essayer de décrire n’est ni le fruit d’un éthylisme incontrôlé ni celui de mon imagination, car d’imagination, je n’en ai jamais eu, foi de Stappleton!
“Calmez-vous mon vieux, nous ne demandons qu’à vous croire !
“Soit ! Je continue messieurs… Voici ce qui s’est passé :
Il était 20 heures 45 précises. J’étais sur la passerelle avant et je regardais les coolies effectuer les opérations de débarquement de notre cargaison, laquelle, constituée essentiellement des récoltes hivernales des meilleurs feuilles de thé du Yunnan, était destinée à réapprovisionner les entrepôts de Messieurs Twinnings et Lipton.
Mops tout en griffonnant sur son calepin répétait après lui.
“Twinton et… Lipnings… Continuez Stappelton, continuez…
“C’était un joyeux va et vient sur le quai. Il faut dire que ces gaillards, bien que braillant à tue-tête dans leur incompréhensible jargon, étaient d’une efficacité étonnante. C’est pourquoi j’avais autorisé ces pauvres bougres à faire une petite pause afin de se désaltérer d’un bol de leur ignoble thé au jasmin dont ils sont si friands. Je les observais avec bienveillance lorsque je remarquai un individu s’approcher d’un groupe de quatre Chinois accroupis autour d’un feu.
Ce personnage sanglé dans une redingote au col remonté jusqu’aux yeux avançait vers eux en titubant. Encore un ivrogne en maraude pensai-je. Je fus fort étonné de voir que mes coolies, si peu engageants de nature, l’invitaient à s’asseoir sur une caisse, lui proposant même une tasse de leur affreux brouet. Et c’est là que la chose arriva. Le bonhomme perdit la tête.
Ce que je veux dire, c’est que véritablement il perdit la tête…
Enfin c’est ce que je crus sur l’instant car ce qui arriva ensuite dépasse tout entendement. Alors que les coolies hurlaient de terreur, l’individu, subitement agité de mouvements désordonnés et compulsifs, se précipita sur l’un des Chinois et, l’agrippant par la natte, le força à s’agenouiller. Muet de stupeur du haut de mon poste d’observation je perçus sous le col de l’homme, l’espace d’un court instant, comme un éclair métallique qui m’éblouit. Sortant de ma léthargie je saisis mon sifflet et soufflai de toutes mes forces puis descendis quatre à quatre la coursive. Hélas, il était trop tard. Lorsque j’arrivai en bas le spectacle était atroce. Le corps sans vie du malheureux Chinois flottait dans une mare d’un liquide fumant qui semblait sortir de sa propre bouche. Le forcené avait disparu comme par enchantement. Les coolies tentèrent de me raconter la scène et, du peu que je pus saisir de leurs baragouinages, il en ressortit ceci :
La tête de l’homme se serait transformée en boîte de conserve prolongée d’un tuyau par lequel, par un artifice diabolique, il aurait forcé la victime à ingurgiter un flot d’eau bouillante causant par là même sa perte. Son sinistre forfait accompli, le monstre, car il faut bien l’appeler ainsi, aurait lâchement fui en plongeant dans les eaux boueuses de la Tamise…
Stappleton paraissait à bout de souffle. D’une main tremblante, il épongea son front couvert de sueur et reprit :
“Il ne m’appartient pas d’alléguer ou d’infirmer les dires de ces pauvres bougres pétris de superstitions ni de porter un quelconque jugement sur cet événement. Néanmoins, un homme est mort dans cette affaire, un homme qui était sous ma responsabilité et dont la fin tragique me hantera jusqu’à mon dernier souffle. Je compte donc dès demain déposer sur le bureau des armateurs de la Compagnie Orientale de la Chine ce témoignage ainsi que ma lettre de démission. Des copies de cette relation seront transmises à l’Archevêché de Canterbury car cette affaire dépasse mes compétences morales et spirituelles. Ensuite, et avec votre permission sir, je me ferai sauter le caisson… ”
Il chancela dans les bras d’O’Henry.
“Allons mon vieux reprenez-vous, fit Mops, un grand gaillard comme vous…

***

CHAPITRE 10–

Mops dévisagea le malheureux officier. Noble cœur assurément mais petite nature. La Royale ferait bien de réorganiser ses cadres. Curieux témoignage que le sien. La prudence était de mise d’autant que le navire venait de Canton et qui disait Canton disait opium. Ce Stappelton était peut-être un accro à la pipe !
Plusieurs choses cependant titillaient la subtile matière grise du policier. Le récit du marin comportait une part de similitudes avec le crime précédent. Le Chinois aurait été forcé d’ingurgiter du liquide, tout comme Miss Kellogs. Mais quel liquide ? L’autopsie apporterait probablement des éclaircissements.
Quant à l’individu en redingote, monstre ou pas, se pouvait-il que ce soit le même que celui décrit par le secrétaire de l’Old Bengali club ?
Et Lipstick ? La plupart des produits de son commerce venaient d’Extrême-Orient. Son interrogatoire s’imposait de toute urgence.

Il en était là de ses réflexions lorsqu’une main gantée se posa sur son épaule.
Ce fut sa troisième épreuve… Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que cette main appartenait à la plaie de tout enquêteur. Celui qui sous son aspect de dandy à tête d’ange faisait trembler tout le Yard ; celui qui d’une seule phrase, pouvait déboulonner un gouvernement, qui d’un mot pouvait déclencher une guerre mondiale ; la calamité faite homme ; l’enfer sur terre : Johnny Laphroïg, le fameux reporter du Daily Stinker…

« Qu’est-ce que vous foutez-là Laphroïg ? Qui vous a permis ?…
“Mes hommages Lord Mops ! Comment va votre Seigneurie aujourd’hui ? Toujours aussi aimable à ce que je vois, répondit l’autre, un sourire goguenard au coin des lèvres. Vous savez bien que j’ai mes entrées partout… de plus, je vais où mon odorat me guide. Plus ça pue plus j’aime ça. C’est pour ça que je vous suis à la trace mon cher Shamrock !
“Non mais dites donc…
“Et aujourd’hui… Il fit mine de renifler Mops, ça sent le canard laqué… le canard laqué… faisandé…
“Laphroig vous allez me foutre le camp !
“Tsss tsss Superintendant… calmez-vous… savez-vous ce qu’on raconte dans les rues de Whitechapel ces dernières heures ?… On raconte des choses tout bonnement terrifiantes, à vous faire dresser les cheveux sur la tête, enfin, pas sur la vôtre Mops parce qu’avec les trois poils que vous avez sur le crâne pas de danger que…
“Suffit maudit fouineur !
Sans ménagement, il agrippa le journaliste par le col de son superbe costume en tweed et le souleva jusqu’au cordon de policiers. Mais Laphroïg continuait.
“Ah Mops, quelle misère !… aïe !… tant pis pour vous !… doucement voulez-vous, cette jaquette vaut l’équivalent de votre paie annuelle… quand comprendrez-vous que la presse est votre plus fidèle alliée…
“Alliée, mes fesses ! Allez Ouste !…
“Mais Mops, entendez-vous les rumeurs ? On tue des jaunes à tour de bras !!!… regardez autour de vous, avant de mourir ébouillantés ces gens sont déjà morts de peur. Ils veulent savoir… l’émeute gronde… je peux… nous pouvons mutuellement nous aider… allez Mops, un bon geste… ouille… un mot… rien qu’un mot pour mes lecteurs… ne faites pas ça, Moooooooooops… cria-t-il avant d’être balancé dans la foule qui suivait cet échange avec délectation.
“Du balai !!!! hurla Mops sous les applaudissements du public.

Se relevant comme si de rien n’était au milieu des rires et des quolibets, Johnny Laphroïg s’épousseta avec désinvolture et recala sa casquette à visière d’une petite tape. Quant au dernier mot qu’avait bien voulu lui lancer ce fumier de flic, il se l’était déjà mis, avec son crayon, derrière l’oreille.
Quel merveilleux titre cela allait faire pour la une de demain…

***

CHAPITRE 11–

Ah si Mops avait été une mouette…
Etre un oiseau, survoler cette cohue, respirer l’air du large…
Si à défaut d’une mouette il avait été, ce qui au regard de la confusion de ses sentiments actuels aurait été plus juste, un de ces grands corbeaux noirs nichant dans les recoins de la Tour de Londres toute proche, il aurait pu prendre de l’altitude et englober, d’un seul coup d’œil, le périmètre de la pièce dont les premiers actes venaient de commencer. Unité de temps, unité de lieu, parfait pour une tragédie. Et ainsi, il aurait pu, peut-être, en descendant en cercles concentriques, distinguer, à quelque distance du décor principal, quatres petites billes vertes briller et virevolter à travers les vapeurs s’élevant des eaux boueuses de la Tamise.
Quatre billes vertes maintenant immobiles.

Sur les marches poisseuses plongeant sous Alderman’s Stairs deux chats miteux, leurs griffes plantées dans la moitié d’un rat crevé, fixaient un remou à la surface du fleuve. Une main sortit de l’eau. Un bras, une épaule, puis un corps ruisselant émergèrent lentement.
L’homme à la redingote s’écroula à mi-hauteur des escaliers.
Reprenant à peine son souffle, il se hissa, masse dégueulante de vase, jusqu’au parapet du pont, l’enjamba puis se fondit dans la brume.
Les chats n’avaient pas bougé. Ils attendirent quelques minutes puis, jugeant qu’ils n’avaient plus à s’inquiéter, leurs pupilles s’étrécirent et clignèrent l’une après l’autre. Les griffes s’enfoncèrent plus profondément dans les entrailles du rat. Les quatre billes vertes avaient un festin à finir.

Dans le cab tressautant sur les pavés qui le ramenait au commissariat central Shamrock Mops se sentait plus lourd qu’il ne l’avait jamais été.
Loin de l’élever dans les airs, la noirceur de ses pensées le maintenait hélas bien au ras du bitume. Car il n’était ni une mouette, ni un corbeau.
Et de tout ça il ne sut rien. Ni du rat. Ni des chats. Ni du reste.
Du moins pas encore…
La journée commença comme la précédente.
Froide, morne et poisseuse. Un vrai temps à ne pas mettre un superintendant dehors! Quel cataclysme allait lui tomber dessus aujourd’hui ? Allait-on apprendre un nouveau massacre ? Big Ben s’était-elle effondrée dans la nuit ? Avait-on kidnappé les bichons de la Reine ? Une loi scélérate avait-elle été promulguée interdisant la bière dans les pubs ?…
Au commissariat rien ne semblait différent de la veille. Même effervescence autour du guichet d’en bas. Même respect chargé d’admiration dans le regard d’O’Henry. Même tas de lettres sur son bureau.
Quelques policemen travaillaient déjà avec fièvre et application sur les affaires “Kellogs et Tchang”, plantant consciencieusement des drapeaux sur une carte épinglée au mur. Quant au tiroir de son bureau, il attendait sagement qu’on veuille bien l’ouvrir. Tout semblait donc en ordre. Aucune raison de se mettre la rate au court bouillon. Mops respira…
Lorsque la tempête explosa !

Une double tempête en vérité arrivant simultanément des deux côtés du commissariat et dont la violence le fit choir de son fauteuil.
Côté cour, Sir Henry Matthews, le Home Secretary en personne, dont les traits habituellement si aristocratiques étaient déformés par une fureur digne d’Hadès, le dieu des Enfers.
“Où est-il ? Où est-il cet incapable de Mops ? s’égosillait-il.
“Monsieur le Mi… Monsieur le Ministre… bredouillait l’incapable, les yeux à la hauteur du gilet ministériel. S’il avait pu disparaître sous le tapis, il l’aurait fait mais hélas, de tapis dans son bureau, il n’y en avait jamais eu…

***

CHAPITRE 12–

Côté jardin…
Maintenu aux épaules par deux bobies, un individu à mi-chemin entre l’épouvantail et le sac à charbon gesticulait comme cent diables. Ces hurlements couvraient presque ceux du Home Secretary avec qui il se trouva momentanément nez à nez.
“Mes respects vot’ honneur… éructa-t-il, vous aussi v’z’êtes fait embarquer ? J’vous z’ai jamais vu dans l’coin, c’est quoi vot’ spécialité mon prince ? Bonneteau, vol à la tire, fausse monnaie ?… Ah je sais, avec vot’ tronche vous d’vez être recéleur… fourguer des bijoux, ça doit être vot’ truc…
Un des bobbies resserra son étreinte sur le clochard qui s’affaissa comme une chiffe et se mit à ronfler.

Une rage, glaciale comme le pôle nord, contractait le visage de Sir Matthews.
Sa voix tremblante s’éleva dans un silence de mort.
“J’aurais dû m’en douter… ce n’est pas un commissariat, c’est une porcherie !
Je voulais me rendre compte par moi-même de l’étendue du désastre et bien je suis servi ! Une telle dégradation, un tel laisser-aller sont inacceptables… surtout à l’heure où nous devons resserrer les rangs face à l’adversité ! Un pays qui laisse le soin à des abrutis de le protéger est au bord du gouffre… l’incompétence n’est pas une faute messieurs… lança-t-il en faisant le tour de la salle, c’est un crime !… Mais il y a pire messieurs, c’est lorsque cette incompétence s’étale en place publique, quand, n’étant plus un secret pour personne, chacun peut s’en gausser à loisir, quand cette honte rejaillit sur tout un corps d’honorables fonctionnaires jetés en pâture à la risée universelle, quand cette tâche infâme éclabousse jusqu’à la plus haute autorité du royaume, jusqu’à salir la Reine elle-même, oui messieurs, la Reine… Et cela Monsieur Mops… Cela est im-par-don-nable !
Raide comme la justice il jeta à la figure du superintendant le journal froissé qu’il tenait dans sa main.
“Si vous ne mettez pas bon ordre dans cette chienlit, c’est moi qui le ferai ! Et si demain vous n’avez pas de résultats probants à me présenter, je vous envoie régler la circulation des cabs dans les Orcades, Mops, vous m’entendez, dans les Orcades… avec les pingouins !…
Le bruit des vitres qui explosèrent lorsqu’il claqua la porte, sortit le clochard de sa léthargie.
“A vos ordres sergent !  Ch’uis prêt… gémit-il en faisant le salut militaire. Puis il se rendormit.

L’esprit en pleine confusion, Shamrock Mops balaya fébrilement les éclats de verres qui jonchaient son bureau. Sans prêter attention au sang qui giclait de ses doigts, il saisit le journal que Sir Matthews y avait jeté. C’était l’édition du jour du Daily Stinker. Les derniers mots qu’il avait lancé à ce misérable pisse-copie de Laphroïg s’y étalaient en titre et sur trois colonnes :

DU BALAI !

Lemon Killer is back ! La terreur règne sur les docks ! Que fait la police ? La Chine rappelle ses ressortissants ! Le consul de Grande-Bretagne à Pékin lynché à coups d’ailerons de requins ! Manifestations de coolies à Piccadilly ! Le soir du crime le superintendant Mops aurait été vu avec des geishas sortant d’une fumerie d’opium ! Collusion ! Pots de vin ! Amitiés véreuses ! Il est grand temps de faire le ménage dans un Scotland Yard gangrené par le vice. Les implications sont nombreuses.

Du balai !

Réveille-toi Victoria, noble fille d’Albion ! Dans les rues le mal gagne du terrain ! Puisse l’ombre du pied du fantôme de Nelson sortir de son tombeau et botter le train à tous les marchands du temple ! Puisse l’ombre de son bras disparu s’élever bravement et montrer d’un doigt vengeur la face ignoble de ces vils corrompus ! Cessez de vous pavaner à Ascot ! Videz les écuries d’Augias… Et videz les lieux !

Du balai !

Mais qu’apprend-t-on en dernière minute ? Quelle est cette lamentation qui nous parvient juste avant de mettre sous presse ?
Approche-toi ami lecteur, écoute la terrible nouvelle et surtout jure moi de rester calfeutré chez toi à double, à triple tour. Car hier soir, à l’heure où nos édiles se gobergeaient en quelque lieu de débauche un nouveau crime aurait été perpétré. Le troisième en deux jours ! Tremble Londres ! La mort rôde en ton sein…
Mais sois sûr cependant d’une chose, c’est qu’il y aura toujours une voix vaillante et héroïque pour te tenir pas à pas informé du sinistre développement de l’affaire.  Et cette voix, ami lecteur, c’est la mienne, celle de ton fidèle et dévoué chroniqueur qui, à plein poumon, ne cessera jamais de hurler : 

Du Balai !

Johnny Laphroïg  « le Balayeur »

***

CHAPITRE 13–

« Le Balayeur !… les Orcades !… Victoria !… les pingouins !… bégaya un superintendant plus abattu que jamais.
« Un troisième crime ?… mais quel troisième crime ? 
Portant toujours l’ivrogne à bout de bras, les deux policiers qui depuis l’arrivée du Home Secretary n’avaient pas bougé d’un pouce crurent bon d’intervenir.
« Nous venions justement vous informer, Sir…
Mops, dont les yeux s’étaient embués et qui avait oublié leur présence, fit un bond en arrière.
«  Qu’est-ce que c’est que ça ?
« Ben ça chef… c’est Joshua Gray… il est bien connu de nos services le père Joshua… c’est pas un mauvais bougre, juste qu’il est un peu porté sur la bouteille mais on peut pas lui en vouloir pour ça, pas vrai chef ?…
« Qu’est-ce que vous insinuez, constable ? grommela Mops qui reprenait peu à peu du poil de la bête. Continuez…
« Eh ben le fait est qu’on l’a trouvé à l’aube, à l’angle de Duke Street et de Peachum Square face à l’ancienne synagogue, entre les poubelles du temple et les paniers de linges sales de la blanchisserie du vieux Fu-Schia, sous un amas de hardes puantes et de vieux cartons, presque mort, étouffé dans son jus… le vieux Chinois nous avait fait prévenir qu’il s’était passé un truc pas catholique cette nuit et on venait d’arriver sur les lieux lorsqu’on a déniché l’olibrius en question. Apparemment il aurait des choses à raconter…
« Qu’est-ce que vous attendez pour me secouer ce sac à bière ! » hurla Mops.
Sac à bière qui fut réveillé en deux temps et trois coups de bottes dans le derrière.
« Holà ! Holà les arquebusiers ! grogna Joshua, nom d’une barrique de rhum ! Qu’est-ce que…
« Allez Gray… répète un peu ce que tu nous as dit tout à l’heure.
Devant cet auditoire si distingué Joshua gray, pick-pocket occasionnel, poivrot notoire et comédien dans l’âme, prit la pose et s’éclaircit la gorge.

«  Il était… Hmm…
Il était l’heure de mon gin, Officer, juste l’heure où j’sens qu’un p’tit coup de r’montant me f’rait du bien, voyez ? Y’en a d’autres à c’t’heure  c’est l’infusion d’eau chaude, moi c’est l’gin, c’est qu’j’ai quasi l’temps universel dans l’gosier c’pas, quand c’est l’heure c’est l’heure… donc j’m’extirpe de mon tas d’fripes qu’est mon Windsor à moi et j’commence à fouiller là d’ssous à la r’cherche d’un flacon qu’aurait pas été complètement vidé… vous m’suivez Colonel ? Bon, j’commence à m’sentir au mieux d’mes aises quand j’entends un raffut qui vient d’la lingerie, d’habitude sont bien discrètes ces ladies-là, mais là ça pousse des cris à décrocher un pendu du gibet d’Tyburn, ça hurle qu’ça m’fait encore froid dans l’dos Commandant ! J’comprends rien à c’qui se dit vu qu’le Chinois et moi ça fait trois, juste que ça fricote dur alors j’m’enfonce un peu plus parce que j’me dis comme ça : Joshua, toi qu’es si joli garçon, ce s’rait couillon d’prendre un mauvais coup d’surin dans la caf’tière, et j’ai rud’ment raison Major, parce qu’à c’moment un grand escogriffe passe à travers la vitrine et ça vole en éclats de tous les côtés qu’j’ en ai encore un bout d’ verre planté dans l’arcade ! Le type, j’peux pas voir sa tronche, Commodore, parce qu’il s’est emberlificoté dans des piles de ch’mises et d’ jaquettes, pis l’filou y’s’met à détaler en hurlant comme un damné qu’aurait vu l’fantôme du Capitaine Kid ! V’là un voleur de fringues qui fait pas dans la dentelle, j’me dis comme ça, et j’me mets à rigoler mais pas longtemps parce que j’vois le vieux Fu-schia sortir en larmes en t’nant une de ses poulettes dans les bras, raide morte la pauvrette, enfin pas si raide, plutôt genre d’une poule qu’on aurait trempée dans l’bouillon, mais morte ça y’a pas de doute !… Le gonze, lui, il a disparu, un vrai tour de passe-passe, enfin à partir de là j’dois avouer qu’je sais plus rien parce que j’me renvoie une p’tite rasade derrière la cravate vu qu’j’me sens pas trop bien, voyez Gov’nor, c’est qu’dans l’caniveau on a l’âme sensible c’pas, et c’est comme ça qu’vos larbins m’ont trouvé Amiral, voilà, c’est tout c’que j’ai à dire…dites les gars, z’auriez pas un p’tit coup d’brandy ou quequ’chose dans l’genre, parcqu’y fait soif dans vot’cambuse ?…

« Foutez-moi ça au trou ! fut la réponse d’un Shamrock Mops au bord de l’apoplexie. 
« Ah bah c’est ça, rendez service et voyez l’résultat ! Bande d’argousins ! Ruffians ! Assoiffeurs… fit la voix qui diminuait en disparaissant dans les sous-sols.

Mais Mops ne l’entendait déjà plus.
Une singulière métamorphose s’était opérée dans les obscures circonvolutions de son cerveau. Les derniers événements, bien loin de le décourager, venaient de le galvaniser et ce fut un homme nouveau qui, mâchoire serrée et gonflant la poitrine, se releva fièrement. Il retira son veston et  posa ses deux mains sur ses hanches dans un geste de pugiliste prêt à en découdre.
« Et où est-il ce troisième cadavre ?… grinça-t-il.
« A la morgue chef, à la morgue… répondit O’Henry en regardant, admiratif, les traces sanglantes laissées par les doigts de son patron sur sa chemise immaculée…
Décidément se dit-il.
Quel homme !…

***

CHAPITRE 14–

Dans le sous-sol du service médico-légal du Criminal Investigation Department, Shamrock Mops tapotait nerveusement un bocal rempli d’un liquide bleuâtre dans lequel flottait un œil globuleux.
Si seulement cet œil pouvait lui dire ce qu’il avait vu…
Faiblement éclairés par quatre chiches lampes à acétylène les trois cadavres allongés sur de froides tables de fer ne lui avaient jusqu’à présent hélas fait aucune révélation.
Qu’est-ce qu’ils auraient d’ailleurs bien pu lui dire ces malheureux ?
Rendez-moi mon foie ! Remettez-moi ce cœur en place, j’en ai encore besoin !
Et mes intestins… Ils  n’ont rien à faire dans cette balance…
Mais Marie Jane Kellogs n’était pas en veine de confidences et la gorge du coolie était muette. La main du superintendant effleura machinalement le drap qui recouvrait le bas du corps de la blanchisseusse chinoise.
« Laissez ça jeune Mops ! Aboya un vieux marabout en blouse blanche et au crâne déplumé qui sautilla jusqu’à lui.
Le professeur Olson, irascible chef du laboratoire n’aimait pas qu’on vienne tripoter ses instruments. Ni ses jouets. Il réajusta son lorgnon.
Ce blanc-bec de Mops était d’un ridicule avec ses dix pansements grotesques au bout de ses doigts boudinés ! Assurément aussi stupide qu’incompétent ! Il allait le faire mariner un moment…

« N’approchez plus vos immondes poupées de ce magnifique exemple de l’anatomie asiatique je vous prie ! La nécrophilie et les marionnettes ne font pas bon ménage, on ne vous a pas appris ça à l’école ? 
« Mais je ne…
« C’est bon Mops, c’est bon, on a tous nos petites perversions, je ne l’ébruiterai pas…si nous en venions au fait maintenant ! Vos trois macchabées, là… ils n’ont pas grand-chose à nous apprendre…
« C’est just…
« Prenons les choses dans l’ordre, commençons par le haut voulez-vous. Le cerveau des morts, mon cher Mops, est une source d’informations considérables… tenez, le vôtre par exemple…
Il se mit à tourner autour du superintendant. Son nez acéré comme le bec d’un vautour renifla le crâne du policier.
« Le vôtre… me semble… des plus intéressants… une petite incision par ici…
Il donna sur le front de Mops une petite tape avec son scalpel.
« Un petit coup de vrille par là… on fait sauter le pariétal…
Une autre petite tape plus appuyée.
« … Et hop ! Que d’instructives leçons pourrait-on tirer de votre cervelle… je m’en réjouis d’avance…
Mops recula vivement.
« Je… je ne suis pas encore mort…
« Et c’est bien dommage mon cher, c’est bien dommage… un jour, peut être…bon ! Reprenons… les cerveaux de ces individus, à part leur poids et leur circonférence ridicules, ne nous apprennent rien…
« Mais vous disiez…
« Les poumons sont fort encrassés et de manières similaires mais l’insalubrité de leur environnement commun n’est pas une nouvelle…les yeux sont glauques…rien d’anormal ! Quant aux tripes…
A l’aide d’une pince il souleva un amas de viscères et le mit sous le nez de Mops .
« Les tripes ne nous sont d’aucun enseignement particulier…
Il les laissa tomber sur les pieds du policier qui fit un bond en arrière pour les éviter.
« Cependant,si vous aviez été un tant soit peu attentif, vous auriez constaté deux faits capitaux qui auraient dû attirer votre attention… mais puisque vous semblez préférer l’acrobatie à l’observation permettez-moi d’éclairer votre lanterne. Premièrement les lèvres des victimes… elles sont boursouflées, éclatées, pareilles à des tomates pourries…elles ont toutes les caractéristiques de l’ébouillantage… notre assassin est un ébouillanteur…
« Oui ça je le…
« Deuxièmement, les ventres… si l’on veut comprendre la cause des brûlures, si l’on veut savoir pourquoi ces estomacs sont si outrageusement dilatés, si l’on veut tout simplement connaître la cause de la mort de notre trinité, on ouvre les bidons mon cher, on ouvre les bidons !
Avec une emphase calculée Olson souleva un à un  les suaires qui recouvraient les abdomens des cadavres.
« Approchez Mops, ils ne vont pas vous mordre… voyez ce que j’ai trouvé au fond de chacun de ces ventres…
Il plongea la main dans celui de Marie Jane Kellogs puis fit de même pour les  deux autres corps. Il en ressortit une poignée gluante d’un infâme gruau qu’il déposa dans la main bandée d’un Mops écœuré…
« Du… du riz ? murmura celui-ci.
« Et oui du riz… mais tout ce qu’il y a de plus inoffensif ! Ils avaient mangé du riz tous les trois que voulez-vous. Il y a parfois de ces synchronismes culinaires ! Mais ce riz n’est pas notre tueur Mops ! Notre tueur… le voilà !…
Il saisit alors une énorme bonbonne qui se trouvait sous une des paillasses et la déposa devant le superintendant. A l’intérieur du récipient un liquide doré tirant sur le cuivre ondulait de façon innocente.
« Voici ce qu’il y avait en quantité invraisemblable dans les entrailles de nos amis… Voici ce qui causa leur perte, d’une façon aussi épouvantable qu’instantanée. Leur brûlant bouche, langue, gosier, œsophage, toute la canalisation, remplissant en cataracte leur intestin, leur estomac, envahissant leur hypogastre jusqu’à ce qu’il en pète ! Boum !…
Le crime parfait Mops, le crime parfait !…
« Mais… qu’est-ce que c’est Olson ?…

« Ça… fit le légiste à tête d’oiseau de proie avec une moue de dédain, ça… mais ça se voit non ?… c’est du thé mon vieux…
Tout simplement du thé…

***

CHAPITRE 15–

Dans le vaste hall du commissariat d’Algate High Street la nuit était tombée.
Sur une armée de bureaux silencieux, des montagnes de  dossiers s’entassaient en piles. Ici veillait encore une brigade de cafetières. Là, des cohortes de cendriers débordaient de mégots pas tout à fait éteints. Sur cette chaise, un chapeau melon percé d’un trou recouvrait une liasse de faux billets. Sur cette table, le plan d’une bijouterie, des gants souillés. Sur cette autre, une paire de boucles d’oreilles, une paire d’oreilles, un hachoir taché de sang, des menottes, ce qu’il restait d’un casque de bobby, des avis de recherche, des aveux… Les vestiges d’une journée ordinaire contre le crime organisé. Mais cette journée n’était pas terminée pour tout le monde. L’Aquarium était toujours éclairé…

Il était tard en effet mais Shamrock Mops, revenu gonflé à bloc de la morgue, avait un combat à mener et le temps n’avait plus d’importance. Rien ni personne ne le ferait dévier de sa route, et surtout pas l’avorton qui se tortillait sur le tabouret face à lui. Car la bonne nouvelle était enfin arrivée.
« On l’a trouvé Patron ! »

L’avorton en question n’en menait pas large.
A peine était-il arrivé à sa boutique qu’une escouade de policiers lui était tombée dessus et l’avait embarqué manu militari. Il n’avait même pas eu le temps d’enlever son tablier. La foule agglutinée autour du fourgon avait voulu le lyncher et lui avait hurlé des horreurs. Thomas Lipstick avait compris que quelque chose de terrible était arrivé à Mary Jane…

Mops n’avait pas encore dit un mot. Il étudiait sa proie, comment allait-il l’attaquer ? Par nature, il était de la vieille école : Frapper avant, causer après. Mais l’affaire étant complexe, il convenait d’agir avec tact et diplomatie.

« Alors immonde salopard, on t’a enfin mis le grappin dessus !…
Ça c’était pour le tact.
« Ah tu nous as bien fait mariner mon salaud ! C’est que des  anguilles comme toi c’est pas facile à attraper, mais crois-moi, t’es pas prêt de sortir du filet ! En tous cas pas entier !
Et ça c’était pour la diplomatie. Lipstick crut qu’il allait s’évanouir.  Pourquoi le traitait-on comme un assassin lui qui n’aurait pas fait de mal à une mouche, lui qui avait les armes en  horreur et qui n’avait plus touché à un fusil depuis 1853
1853 !
Le souvenir soudain de cette date le plongea dans une hébétude totale…
1853… La campagne du Penjab… Good Lord, comme tout cela était loin… Pourquoi tout à coup ?… Mais bien sûr… Le garçon était revenu… Il avait grandi… Il avait cru pouvoir l’oublier… Il avait tout fait pour l’oublier…
« Dis-donc Lipstick, gronda Mops en s’approchant de lui et en malaxant ses mains toujours entourées de bandelettes sanguinolentes,
« Si je t’ennuie faut le dire ? T’as des choses à me raconter et j’ai pas qu’ça à faire alors va falloir te mettre à table et vite, sinon… Il regarda ses poings. 
« J’en connais deux qui s’impatientent…
1853… Les quatre cavaliers de l’Apocalypse…
Lipstick grelottait. Un robinet s’était ouvert déversant dans sa tête des flots d’images qu’il croyait à jamais enfouies.
… Le Major Bergamotte… le Maharadjha… les noces… pauvre garçon… Il n’aurait pas dû lui donner l’adresse de Bartholomew… ni le chasser sans lui expliquer… et Mary Jane !… comment était-ce possible ?… juste après que… bloody hell !… se pourrait-il que ?… ! Pas trente ans après…
Le swing à l’estomac le plia en deux. L’uppercut, à la pointe du menton, le releva et l’expédia au sol. La théorie c’était bien,  la pratique c’était mieux. Finalement ce scélérat était moins coriace qu’il ne l’aurait cru. Il était à point. L’affaire serait vite réglée… Mops ramassa Lipstick par les bretelles de son tablier et le rassit sur le tabouret.
« Ben dis donc soldat, on sait plus encaisser ? Pour un ancien militaire, quelle tristesse ! 
Lipstick se tenait les côtes. Il avait du mal à respirer. Un gouffre noir l’aspirait peu à peu. En quelle langue lui parlait son tortionnaire ? En sanscrit peut être ?…
Mops, continuait sa diatribe en tournant autour de lui, tel un boxeur sur un ring.

« C’est qu’on a épluché ta carrière… pas brillant tout ça, une sacrée dégringolade pour un lascar parti chercher fortune aux Indes, quelle déchéance ! Troquer la tunique rouge contre une minable blouse grise, pas facile à avaler hein ? L’amertume, quel terrible poison sergent Lipstick ! Oh pas la peine de me faire un dessin ! La rancœur qui, années après années, te ronge et te fait sombrer inexorablement, dans la débauche, la jalousie, et le désir, ahhh Lipstick le désir… Qui sait à quel ignoble commerce tu t’es livré sur cette pauvre Mary Jane ? Et puis il y a le jeu dans ton club de pervers. Car c’est bien connu, le désir mène à la luxure, la luxure mène au jeu et le jeu mène aux dettes ! Bref, c’est la spirale infernale. Ça commence par de minables escroqueries puis, de coups foireux en arnaques pitoyables, d’épicier miteux tu deviens assassin ! Tes complices ? Pas besoin de les chercher bien loin ! Les triades chinoises infestent les West Indian Docks ! Tu es maintenant un rouage dans leur ignoble trafic. Ta cupidité te pousse à en demander plus. Ils refusent. Ils te tiennent. Cerné, racketté de toutes parts, tu craques… la Mary Jane veut te faire chanter ? Tu la zigouilles ! Faut pas se mettre en travers de la route du Sergent Lipstick ! Le coolie veut une part du gâteau ? Couic, plus de coolie ! Quant à l’arme du crime, quelle idée de génie de leur faire boire du thé empoisonné…
« Du thé empoisonné ?… gémit Lipstick abasourdi.
« T’as l’air surpris! Je ne savais pas les épiciers aussi bons comédiens. Evidemment du thé ! C’est comme ton tour de passe-passe sur les quais pour effrayer les chinetoques. Bien joué ! Mais c’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des cabrioles et crois-moi les galipettes, c’est toi qui vas bientôt en faire… au bout de la corde !
Mops s’arrêta pour reprendre son souffle. Pas mis longtemps à craquer le minable ! C’est l’hallali ! Dommage qu’O’Henry ne soit pas là pour voir ça ! Il posa une fesse sur le coin de bureau et continua.
« Vous les truands vous êtes tous les mêmes, faut toujours que vous en rajoutiez une louche, histoire d’amuser la galerie. Seulement ça l’a pas amusée du tout la galerie quand elle a reçu ta saloperie de lettre… parce que c’est bien toi, crapule, qui m’as envoyé ce torchon… Il fouilla dans ses poches, sans succès.
«… J’ai dû la ranger ailleurs… mais tu sais très bien ce que je veux dire, pas vrai ?… Tu croyais vraiment m’impressionner avec ton charabia ? Tes légendes morbides, elles peuvent bien venir d’Inde, de Chine ou de la Lune, elles glissent sur moi comme des fientes de mouette sur un mackintosh ! Ton Boddhidhârma mon petit père, mais j’en mange douze au breakfast moi…
Un hurlement déchirant l’interrompit.
L’épicier s’était jeté aux pieds de Mops et lui agrippait les jambes en sanglotant.
« Protégez-moi Sahib…! Pitié… Jamais je n’y retournerai… La malédiction ! Non ! Pas le Boddhidharma… Protégez-moi… Par Kâli la miséricordieuse…

Mops, interloqué, regardait avec dégoût la pauvre loque qui répandait des flots de morve sur ses godillots.
« Ahhh… Il est fort le bougre… v’là qu’il me la joue démence et compagnie… Mais tu n’vas pas t’en tirer comme ça mon bonhomme… tes aveux c’est maintenant que j’ les veux !
Il lui tapota la tête.
« T’inquiète pas va,  je ne vais pas t’abandonner comme ça ! Je vais même te mettre à l’abri, dans un endroit où tu seras en sécurité, fais moi confiance…
Il mit dans les mains tremblantes de Lipstick une feuille de papier déjà remplie et un crayon.
« Tiens, tu me signes ça et personne ne viendra plus t’importuner…
Lipstick signa fébrilement le document. « Personne ne viendra plus, je te le promets, à part moi, ton avocat peut être… et le bourreau bien sûr…

***

CHAPITRE 16–

« … M’sieur Severt… snifff… docteur de mon cœur… c’est plus fort que moi… snifff… j’peux pas m’empêcher d’chialer comme une jouvencelle… c’que vous racontez bien tout d’même…
« Mouche ton nez ma pauv’Polly… qu’est-ce ça va être tout à l’heure ?… au fait Doc’, quand c’est-y qu’on arrive dans l’affaire nous’autres ? J’sais bien qu’on a l’éternité d’vant nous mais y s’fait tard, dites ! Y’en a que pour Mops et l’épicier !
« C’est un comble ça, Miss Molly ! Vous n’avez pas le privilège des larmes que je sache ! Et tout épicier que je suis, enfin que j’étais, je m’insurge…
« On s’en fout Lipstick, on s’en fout…
« Grrrrrrrrh…
« Dites-donc la gitane vous pourriez dire à votre chat de faire ses griffes ailleurs que sur mes guêtres !
« Faites excuses Mops, vous savez bien que c’est une bête sensible et qu’elle a l’injustice, et la flicaille, en horreur… pas sa faute si chaque fois qu’on raconte comment vous avez assaisonné ce minus ça la met hors d’elle…
« Vous d’mande pardon Miss! Je ne faisais que mon devoir…
« Comment ça minus ? Qui ça minus ?…
« La ferme Lipstick !…
« Grrrrrrh…
« Chers, très chers amis, camarades d’infortune, aimable compagnie… le temps ne vous a décidément rien appris. Si vous persistez à m’interrompre sans autre raison que l’impatience d’apparaître dans cette histoire vous allez finir par réveiller  notre hôte…
« Oh mais c’est vrai, regardez-moi ce mignon… Il dort les yeux ouverts !
« Ces Français ne tiennent pas la distance, j’l’ai toujours dit et…
« La ferme Jack !…
« Mesdames, êtes-vous prêtes ?… Ça va bientôt être à vous…
« Ah tout d’même… attendez que j’me repoudre… Polly comment que j’suis ?
« Une vraie reine de beauté ma chérie… une vraie reine de beauté…

Si la nuit avait pris enfin possession du commissariat d’Algate, il n’en était pas de même à quelques blocs de là.
Au coin de Love Court la bien-nommée et de Hebrew Place une allumette venait d’embraser de vieux journaux au fond d’un bidon en ferraille. Piètre feu d’artifice pour un piètre public. Dans ce « corner » obscur où le mot même de tendresse semblait ne jamais avoir été prononcé, où le bonheur avait peut-être été évoqué autrefois par un colporteur qui en aurait entendu parler dans de lointaines contrées, où l’amour, ce vocable ridicule, valait moins qu’une demi-pinte de mauvaise ale et ne durait que le temps de faire passer une pièce de trois shillings d’une poche de gilet à un corsage débraillé, la lueur vacillante d’un maigre brasero éclairait à peine trois formes qui se serraient l’une contre l’autre.
Trois poupées blafardes. Trois moineaux attendant la becquée.
Dans le quartier, on les surnommait « Les Arpenteuses »…

C’est nous, c’est nous !
La ferme, les filles !…

Toujours à portée de voix l’une de l’autre, elles déambulaient sur le même territoire de chasse, cherchaient refuge dans le même terrier, partageaient le même gibier. Mais le gibier ce soir-là était resté sagement chez lui et les trois Arpenteuses avaient grand faim, grand soif, grand froid et la nuit promettait d’être longue.
De plus, la perspective de rentrer sans un penny en poche augurait d’une nouvelle colère du « Knife », le patron du pub. Leur ardoise allait encore s’allonger, les chopes de stout allaient se payer comptant.

Ce fut Jenny l’irlandaise, la plus jeune des trois, qui, la première, le remarqua…
Les ombres des filles qui s’étiraient, fantomatiques et tremblotantes jusqu’aux ténèbres de Flanders Mews venaient de passer de trois… à quatre !
Jenny poussa doucement du coude ses deux commères et fit un mouvement du menton. Une quatrième silhouette s’était en effet subrepticement insinuée entre elles. Les Arpenteuses sourirent en même temps.
Dans le faible triangle de lumière un drôle de paroissien venait d’émerger. Vacillant, les yeux vitreux, hypnotisé par le feu qui sortait du bidon, la chaleur l’avait attiré, les filles, il ne les avait même pas vues.
Jenny comprit vite qu’il ne s’agissait pas d’un client ordinaire.

Attifé comme l’as de pique, ce drôle de gentleman ne ressemblait ni à un matelot esseulé, ni à un bourgeois en mal d’affection. Il n’avait ni l’arrogance des uns, ni l’allure de chien battu des autres. A vrai dire elle n’avait encore jamais vu sur un visage aussi innocent un tel masque de détresse.
Polly rajusta ses triples jupons, cet oisillon avait l’air bien plus perdu qu’elle-même. Elle se surprit à penser qu’il ne devrait pas errer dans un endroit pareil, elle l’emmènerait bien dans sa mansarde, jusqu’à son nid à elle, histoire de le couver un peu.
Molly, l’ancienne, cracha son jus de chique et se racla la gorge. Au premier coup d’œil elle avait saisi que ce ne serait pas avec ce spécimen qu’elles allaient se remplumer. Elle renifla un bon coup, mit les mains sur ses hanches et l’apostropha :
« Holà l’naufragé, v’nez un peu vous chauffer la couenne par ici… vous z’êtes fait larguer ou quoi ? Approchez donc, ce feu est un phare, nous en sommes les gardiennes et vous z’êtes le bienvenu, pas vrai les filles ?…
« Pour sûr, gloussa Polly, regardez m’sieur j’vous fais une p’tite place… et ben Jenny reste pas bouche bée ! Secoue un peu tes nageoires on dirait une rascasse qui manque d’air ! 
Elle fit un clin d’œil à Molly
« M’est avis qu’y en a une qu’aurait besoin d’bouche à bouche !
Jenny en effet ne pouvait détacher les yeux de l’homme qui, sorti de son apathie et maintenant conscient de leur présence, les dévisageait avec un air totalement perdu. A quelques pas d’elles maintenant, il s’était brusquement arrêté. Tout son corps s’était contracté, ses nerfs, sa peau, ses muscles s’étaient tendus comme la corde d’un arc sur le point de rompre. Jenny comprit qu’un seul mot, un seul geste malheureux et l’homme disparaîtrait dans la nuit d’où il avait surgi.
« Venez Mister, venez, souffla-t-elle… s’il vous plaît…

Alors, lentement, il s’approcha…

***

CHAPITRE 17–

Une éternité sembla s’écouler avant qu’il ne tende les bras au-dessus du brasero.
Les Arpenteuses, chacune en proie à des émotions différentes, attendaient sagement la fin de ce dialogue muet, puis, comme si leurs pensées avaient pénétré son cœur, une ébauche de sourire apparut enfin sur les lèvres de l’homme.

« A la bonne heure mon joli, fit Molly en se glissant nonchalamment près de lui, passer un moment en agréable compagnie j’connais rien d’mieux, pas vrai mesdames ?…
« Pour sûr, minauda Polly, ponctuant sa phrase d’un coup de hanche, si on s’pelotonnait un peu, on aurait tous bien plus chaud ! Jenny fronça les sourcils. L’homme souriait maintenant franchement, cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas éprouvé un tel sentiment de sécurité. Il en oubliait presque…

« Quelle honte, fit soudain Molly, on est vraiment en d’ssous d’tout Mylord, les bonnes manières se perdent mais faites excuse, ça fait un bail qu’on fait plus antichambre chez la duchesse de Bedford…
Elle claqua dans ses mains.
« Allez mesdames, on s’présente s’il vous plaît…
Ses deux compagnes n’attendaient que ça. Levant leurs jupons en l’air, elles tournicotèrent en papillonnant comme de jeunes débutantes, entraînant l’homme dans une farandole effrénée puis s’inclinèrent avec cérémonie en essayant de retenir Molly qui faillit s’effondrer en riant. Leur invité battait des mains comme un enfant. Essoufflées, mais hilares, elles s’arrêtèrent puis, chacune son tour, se mirent à déclamer :
« Moi, c’est Jenny O’Maley de Galway… pour vous servir.
« Moi, c’est Polly  Mulligan de Soho… pour vous desservir.
« Et moi, c’est Molly… de nulle part… pour vous asservir, si ça vous tente…

L’homme les applaudissait à tout rompre. Bravo, encore, disait-il. Son air perdu les avait d’abord étonnées, son bonheur sans réserve les fit fondre.
Elles le regardaient, l’œil malicieux, figées dans un équilibre grotesque comme des marionnettes à qui l’on aurait coupé les fils. Cela faisait belle lurette qu’elles n’avaient eu un tel succès, ni un si charmant public. Dire que les belles de Love Court étaient attendries était en-dessous de la vérité, elles n’avaient qu’une envie, prendre dans leurs bras ce Pierrot tombé d’on ne savait quelle comète et lui délivrer l’amour qui de toute évidence lui faisait cruellement défaut.

« Et vous, beau prince… demanda Molly en reprenant difficilement son souffle, de quel royaume débarquez-vous ? 
« Oui monsieur, de quel conte de fées sortez-vous ? fit Jenny dont les joues étaient devenues presque aussi rouges que ses cheveux.
« Moi ? fit-il d’une voix troublée, moi… vous voulez savoir d’où je viens ?…
Un voile avait soudain obscurci son visage.
« Vous ne me croiriez pas, mesdames… je ne peux vous décrire d’où je viens, vous penseriez que je suis fou… c’est… c’est plus un cauchemar qu’un conte… il est rempli d’ombres et de ténèbres… d’ailleurs, il faut m’excuser, mais je dois y retourner…
Faisant brusquement volte-face il fit mine de s’enfuir mais les trois belles s’étaient agrippées à ses bras.
« Ne partez pas monsieur ! Le supplia Jenny, nous adorons les contes qui font peur, n’est-ce pas les filles ? Les contes à dormir debout, c’est bien ce qu’il nous faut ce soir, quelque chose de bien triste pour rester éveillées, et si c’est en votre compagnie, que demander de plus… oh restez je vous en prie, allez mon Prince, racontez et ne nous épargnez aucun détail…

Jenny tenait si fort les mains de l’inconnu que, pour la première fois de sa vie, et dans cette misérable ruelle de Whitechapel, elle fut saisie d’un sentiment nouveau, intense et fulgurant. L’homme leva les yeux sur Jenny. Sans le savoir, ils venaient de faire le même serment. Ne plus jamais lâcher ces mains.
Il soupira.

« Pourquoi pas après tout… je n’ai plus rien à perdre…
Les trois filles se rapprochèrent un peu plus.
« Vous avez tout à gagner alors ?… souffla Jenny.
Il prit une grande goulée d’air, se passa la main sur le visage…
« Je m’appelais…

***

CHAPITRE 18–

Il hésita encore.
« Comment m’appelais-je déjà ?… voyez, je ne me souviens même plus de mon prénom… mais je me souviens de mon titre…
« Votre titre ? s’exclamèrent les Arpenteuses.
« Oui, mon titre… étrange, n’est-ce pas ? fit-il en s’inclinant avec un maigre sourire, mesdames, vous avez devant vous tout ce qu’il reste de Lord of Bergamotte, dernier du nom…
« Mazette, un Lord !… fit Polly en donnant un coup de coude à Jenny.
« Bouclez-la les filles ! grogna Molly, continuez Mylord, continuez…
« D’après ce que j’en sais, je vins au monde aux confins du Northumberland, dans le manoir ancestral de la famille Bergamotte, mais dans des circonstances si tragiques, si incompréhensibles, et si floues, qu’en vérité je ne sais par quel bout commencer…
Mon père, Lord Grey, dernier rejeton d’une lignée dont la fortune autrefois colossale avait été réduite à néant par des générations d’ivrognes, s’était engagé comme officier dans le corps expéditionnaire de l’armée des Indes. C’est au Bengale je crois qu’il rencontra ma mère…
Que s’est-il passé alors ?…
A cette question mille fois posée, je n’ai jamais eu qu’une seule réponse : « Tu sauras plus tard ! » Quatre mots aussi tranchants et froids que ceux qui les prononcèrent, Martha, ma nurse, et son mari, le taciturne Martin. Ces deux joyeux drilles furent d’ailleurs les seuls êtres vivants qui accompagnèrent mon enfance… me croirez-vous si je vous dis que cela dura plus de vingt longues années ? Solitude est probablement le premier mot que j’appris à dire. Je fus ainsi maintenu, coupé du monde, dans une réclusion totale, car tels étaient les vœux de mon père, vœux lus devant notaire lors de l’ouverture de son testament, onze jours après ma naissance, soit quatre jours après son suicide par pendaison dans le hall du manoir… comme vous voyez, j’ai très peu connu mon père…

Il ricana sombrement. Les trois filles n’en croyaient pas leurs oreilles. Elles se passaient des mouchoirs en reniflant. Il continua.

« … Quant à ma mère, elle mourut en me mettant au monde. Mes deux parents furent enterrés en même temps, leurs funérailles furent célébrées dans le plus grand secret pour éviter tout scandale. Quel scandale ? Je n’en sus jamais rien. Je n’ai jamais vu aucun portrait de ma mère, ni jamais su comment elle s’appelait. Il avait été stipulé de ne jamais prononcer son nom devant moi, Martha et Martin furent en ce domaine de fidèles et obéissants serviteurs.
Je compris vite que ma naissance était un sujet tabou dont personne ne devait parler. Je grandis donc dans ce château, ou plutôt devrais-je dire dans cette prison, comme dans un songe. Les interminables journées n’étaient ponctuées que par les repas frugaux apportés par ma nurse et par de tristes heures d’études dont Martin était l’unique professeur. Un jour, lui aussi disparut sans explication, Martha se mura alors dans un silence absolu. J’étais souvent en proie à des accès de désespoir. Dans ce tunnel sans fin, mon existence n’avait aucun sens, je n’avais aucun passé et un avenir proche du néant. Comment ai-je fait pour ne pas sombrer dans la folie ?…
Tout aurait pu continuer ainsi indéfiniment lorsqu’un jour, il y a très peu de temps en vérité, arriva un événement tragique et tout à fait inattendu, presque un miracle… mais peut-on appeler miracle la mort subite de ma pauvre Martha ? Un malaise la terrassa lorsqu’elle m’apporta mon dîner et elle s’écroula dans mes bras. Juste avant de pousser son dernier soupir elle m’attira vers elle, plongea ses yeux dans les miens et me glissa dans la main un petit bout de papier puis elle me dit ceci :
« Mon cher Orange Pekoe, me pardonneras-tu un jour ?… 
« Orange Pekoe ?… firent les trois Arpenteuses en même temps.
« … Oui, c’est l’étrange surnom que me donnait Martha lorsque j’étais enfant, Orange Pekoe… je n’ai jamais su pourquoi elle m’appelait ainsi… elle continua faiblement :
« Va… et deviens celui que tu dois être… car telle est la volonté de…
Ce furent ces dernières paroles… sur le billet était inscrit un nom et une adresse : Thomas Lipstick.Spitalfield Market. Londres…
Sans réfléchir je me précipitai dans le vestibule, pris un chapeau et sortis de ma cage. Un paysan m’indiqua la gare de Bergamotte Town, je pris un train, au hasard, avec une seule idée en tête, trouver ce Lipstick…
Et me voilà… cela fait trois semaines maintenant… ou trois mois je ne sais plus, que j’erre dans ces rues…

Les yeux hagards, le front couvert de sueur, il ne vit pas Jenny qui lui tendait un mouchoir. Il bafouillait maintenant.

« Il… Il m’est arrivé des choses… si vous saviez… des choses effroyables… Lipstick… les rats… j’ai voulu… mais il est revenu… je dois… lui échapper… je dois… le retrouver…
« Mais de qui parlez-vous ? Qui est revenu ?… échapper à qui ?…
« Je ne voulais pas… je ne voulais pas… 
Il s’effondra dans les bras de Jenny.
« Ma belle, soupira Molly, je crois que tu viens d’hériter d’un Lord…

***

CHAPITRE 19–

« Mais que vois-je, chers compagnons ?…
Nos verres sont vides et nous n’en sommes encore qu’au premier acte ! Ami Jack, vieux pirate, remplissez nos timbales et rallumez quelques chandelles. La nuit risque d’être longue avant que les cloches de Christ Church ne sonnent le rappel des ombres, n’est-ce pas Lawson ?
« Tout à fait docteur, tout à fait…
« Jack, notre invité semble avoir besoin d’un petit remontant…
« Une chanson d’marin pour secouer l’Français, moi j’vois qu’ça :
Fifteen men on the dead man’s chest,
Yo-ho-ho, and a bottle of rhum…

« Ah pitié Jack, C’est les morts qu’tu vas réveiller !
« Ben pourquoi pas, ma belle ! J’vois deux chaises vides ici et j’crois pas être le seul qu’aurait aimé les voir occupées !
« Joliment parlé, maître Jack ! Joliment parlé, pour un filou qu’a tout de même quelques cadavres dans le placard ! Le rachat des fautes passe par une rasade de rhum, pas vrai ? Alors à boire patron ! Nos âmes n’ont pas toutes été suffisamment rincées…
« Y’a mort et mort, notez bien ! Toutes ne sont pas logées à la même enseigne…
« Surtout pas la tienne d’enseigne, l’épicier, t’en parles en connaissance de cause ! En ce qui me concerne je n’ai qu’un mot à dire : Justice !
 « Ah mais c’est qu’y nous bassine c’t’animal ! Turncoat, mordille-lui un peu sa justice au bobby!
« Pulpinella, voyons ! Que faites-vous du pardon ?
« Excusez-moi, Doc’, mais pardon est un mot que je n’utilise pas pour les cops ! Principalement à cette heure…
« Good Gracious, c’est vrai, vingt et une heures déjà ! Comme le temps passe. Je vous avais prévenus qu’il était parfois à géométrie variable. Vous vouliez un petit déjeuner monsieur le Français et nous voilà déjà à l’heure du souper… nous avons encore tant à nous dire…
Vingt et une heures à Londres et tout le monde dort… Ou presque…

Vingt et une heures à Londres…
Dans le coche aux parois blindées qui tressautait sur les pavés de Houndsditch et qui l’emmenait à la prison de Newgate, Thomas Lipstcik s’accrochait des deux mains à la lucarne grillagée qui lui permettait une dernière fois de respirer l’air vicié des rues de Whitechapel. Roulant des yeux en tous sens il essayait de ne pas sombrer dans la folie. C’est à peine s’il se rendit compte du brusque écart que firent les chevaux du fourgon et des jurons poussés par les conducteurs. Encore un drame de la circulation évité de justesse : trois drôlesses transportant leur ivrogne de client réduites en irish stew, ça aurait fait mauvais genre dans le rapport pensa le cocher du fourgon. Thomas Lipstick se prit la tête dans les mains. Thomas Lipstick avait des visions de temple hindou…

Amplifiés par le silence de la nuit, les bruits de casserole que faisaient les roues de la voiture qui passait sous les fenêtres du « Daily Stinker » ne parvenaient pas à perturber la rédaction d’un article qui allait faire tomber des têtes.
L’incorruptible Johnny Laphroig jubilait.Trois morts sur le carreau, ça commençait à faire un joli tableau de chasse. Une enquête bâclée. Un suspect invraisemblable. Un Superintendant au centre de la cible.
Jonnhy Laphroig avait des visions de rotatives hurlantes.

De la fenêtre de sa mansarde de Southwark, monté sur un tabouret, Reginald Stappelton, une corde de chanvre autour du cou, regardait une dernière fois le ciel étoilé au-dessus de la plus belle capitale du monde. Il contempla les lumières de Buckingham Palace. Je vous ai toujours été fidèle, murmura-t-il.
Avant de sauter il eut la vision d’un trois-mâts gigantesque filant sur la Tamise toutes voiles dehors.

Dans l’arrière-salle du « Shangaï‘s Inn », boui-boui infâme pour immigrants chinois de Wapping High Street, Shamrock Mops et le docteur Olson étaient attablés. Le policier et le légiste tentaient vainement de porter jusqu’à leurs lèvres quelques grains de riz en équilibre instable sur de ridicules baguettes de bois. Ils pensaient que pour comprendre leur ennemi il fallait penser comme lui, manger comme lui, boire comme lui. Une lampée de saké entre chaque bouchée, cela faisait deux heures qu’ils essayaient d’ingurgiter leur bol de riz.

ls ne disaient pas un mot. L’affaire était d’importance. Ils eurent tous deux et au même moment des visions de gigots d’agneaux dégoulinant de graisse, enfournés dans leur bouche, avec leurs doigts.

Dans les couloirs de la morgue les macchabées auraient bien voulu un peu de silence. Ce charivari était tout à fait inconvenant. De mémoire de cadavre on n’avait pas vu cela depuis le grand incendie de 1666.
Sur les glaciales tables de fer, les trois fantômes d’une blanchisseuse, d’un coolie et d’une midinette dansaient un fox-trot aussi débraillé qu’endiablé.
Leurs visions étaient celles de trois roses blanches posées sur leurs tombes.

Molly, Jenny et Polly tempêtaient après ces salopards de flics.
Elles avaient bien failli se faire écrabouiller par ce fourgon. Jenny les avait traités de tous les noms. Et ce garçon qui ne se réveillait pas ! Bien décidées à veiller sur lui comme si c’était la prunelle de leurs yeux, elles eurent la vision d’une couette immense et d’un lit aussi profond que leur amour.

Orange Pekoe dormait.
Orange Pekoe, Earl of Bergamotte rêvait.
Il avait la vision chaude et douce et tendre de six bras qui le berçaient…

Bodhidharmâ ne dormait pas.
Bodhidharmâ ne dormait jamais.
Bodhidharmâ avait six bras.
Bodhidharmâ n’avait aucune vision.
A part celle d’une tasse de thé fumant…

***

CHAPITRE 20–

Blang !
« Une bonne poire, voilà c’qu’j’suis !… 
Blang !
Les tonnelets de bières balancés méthodiquement mais rageusement au fond d’une carriole avaient beau faire un boucan d’enfer, ils n’arrivaient pas à couvrir les jurons de l’escogriffe qui suait sang et bière en ahanant comme un damné.
 « J’t’en ficherais des racoleuses comme ça !…
Blang !
Au fond de l’arrière-cour du « Ten Bells », Jack the Knife, souteneur notoire, surineur patenté et brutal maître des lieux, passait ses nerfs sur les barriques…
Blang !
« Faut que’j’sois drôlement ramolli du bulbe pour pas les avoir jetées dehors, les frangines, avec leur foutu paquet ! C’est tout d’même pas écrit Salvation Army sur mon front…
L’aube était à peine levée en ce matin du 13 novembre et Jack the Knife n’avait pas de temps à perdre. S’il voulait honorer sa livraison clandestine de porter pour un cabaret huppé de Soho et dans la foulée livrer le colis de ces dames vers Piccadilly, fallait se remuer la paillasse. Mais qu’est-ce qu’il lui avait pris d’accepter ça ? !
Parce que tout de même… C’était une chose de superviser les arnaques dans Prescott Road, de chapeauter la mendicité juvénile sur Finnegan Square, de contrôler le racket dans Glouston, d’empocher des commissions sur les combats de chiens dans Wapping, de protéger ces demoiselles sur Brick Lane, voire de couvrir un malencontreux coup de surin sur Hanbury… C’était foutrement une autre paire de manches que d’aller faire le mariole dans les beaux quartiers ! Se faire alpaguer dans le West Side et c’était Newgate assuré. Dans les bons jours ! Dans les mauvais jours c’était la Tour de Londres ! Avec bourreau, billot et compagnie ! Tout ça pour les beaux yeux des Arpenteuses…

Faut dire qu’elles avaient débarqué dans la nuit, un loustic dans les vapes sur les bras, excitées comme si ç’avait été le Prince de Galles en personne. Jack n’avait rien pigé à leur baragouinage mais ce qu’il avait compris c’est qu’elles en pinçaient si fort pour le lascar qu’elles s’étaient jetées à ses pieds à lui, Jack, en le suppliant de les aider et qu’elles lui revaudraient ça au centuple et qu’il aurait pas à le regretter ! Pour leurs beaux yeux… tu parles ! Molly avait un œil de verre et l’œil droit de Polly regardait vers le Pays de Galles alors que le gauche biglait vers l’Ecosse !
Tout ce qu’il avait retenu c’est qu’il fallait emmener le p’tit gars à une adresse précise dans Burlington Arcade dès qu’y sortirait de son coma.
Mais on ne devenait pas the Knife par pure bonté d’âme et y’avait p’t’être quelque chose à gagner avec cet aristo-là. Que les filles soient en compte avec lui n’était pas pour lui déplaire au fond, juste qu’il n’aimait pas qu’on lui force la main. Le dernier tonneau prit un méchant coup de bottes qui fit, au fond de la remise, un vacarme à réveiller un régiment d’arpenteuses.
Blang !
L’onde de choc se répercuta dans la cour, s’engouffra dans le couloir qui traversait l’arrière-salle enfumée du pub et finit par secouer l’empilement de bras et de têtes emmêlés sur une table.
Enchevêtrement d’où émergèrent trois visages pareillement chiffonnés.
Polly bâilla à s’en déboîter les mâchoires. Elle se pencha et se massa les mollets.
Molly entrebâilla une paupière. L’autre mettait toujours quelques minutes à enregistrer l’ordre d’ouverture. Jenny, les yeux encore dans le vague, regardait l’escalier qui montait aux étages. Elle avait beaucoup chanté cette nuit. Elle avait aussi beaucoup bu, et pleuré, ça va de soi ! L’air de la pirate de l’Opéra des Gueux, ça la mettait toujours dans un de ces états…

Elle renifla. Elle aurait bien aimé faire un tour dans la piaule de Molly où, sous une couette rapiécée, leur ange tombé du ciel dormait encore. Ce qu’il avait encore tenté de leur dire avant de resombrer dans les bras de Morphée leur avait paru d’une confusion extrême. Il avait bredouillé un dernier nom, Bartholomew Ruskin, une dernière adresse, avant de s’évanouir à nouveau.
Elles l’avaient couché et bordé comme un enfant puis étaient redescendues au bar où, entre trois chansons et cinq pintes, elles avaient prêté le serment solennel de ne jamais abandonner leur nouveau trésor.
Jack n’avait pas été facile à émouvoir, mais les arguments qu’elles avaient avancés, les jupons qu’elles avaient relevés, l’avaient finalement convaincu…

Et ce matin, il irait donc déposer cet Orange Pekoe de mes deux à Burlington Arcade, chez un dénommé Bartholomew Ruskin esq. antiquaire et marchand de tableaux, rien que ça ! Pour peu que  sa Seigneurie daigne se réveiller…
Mais l’humour de Jack avait, comme sa charité, une durée de vie très limitée.
Un dernier Blang et il se précipitait à l’étage. Avec la douceur qui le caractérisait, il secoua vivement le protégé des filles et l’embarqua sur son dos comme un sac de patates.
« Si Mylord veut bien se donner la peine, son carrosse est avancé !…
Jenny eut à peine le temps de lancer :
« Bonne chance, sweet heart !…
Jack gloussa.

***

CHAPITRE 21–

Le passage était désert.
Sur le damier noir et blanc du carrelage de Burlington Arcade, le bruit sec de ses pas se répercutait le long des devantures des luxueux magasins. Derrière les vitrines de cristal, les mains de cire d’impassibles mannequins aux visages poudrés lui indiquaient le chemin. Par ici, semblaient-elles dire, avance d’une case, joli petit pion ! Dans cet improbable échiquier de marbre, il se sentit comme pris au piège d’un jeu qui le dépassait. Illuminé par une armée de lanternes dorées, son reflet se multipliait à l’infini. L’écho de ses pas le fit se retourner.
Mille Orange Pekoe le dévisageaient. Mille pantins terrifiés…

Car il en était certain, l’innommable était revenu…
Rampant tel un serpent immonde, il remontait sournoisement le long de ses veines. Des mots, prononcés dans une langue oubliée, se bousculaient dans son crâne. Une amertume écœurante asséchait sa bouche, annonçant le flot de salive âcre et acide qui jaillissait inexorablement du fond de ses entrailles. Puis l’envie de vomir le pliait en deux, comme toujours, comme à chaque fois…
Combien de temps allait-il encore pouvoir résister ?
Il n’avait pas tout dit à Jenny… Comment aurait-il pu ?
Mais il devait savoir. Il n’avait pas d’autre issue.

Bartholomew Ruskin était satisfait.
A vrai dire, Bartholomew Ruskin était souvent satisfait. Mais cette fois il allait toucher le gros lot. La gloire, enfin, était à sa portée. Dans l’arrière-salle de son extravagant magasin d’antiquités, bien campé devant un magnifique miroir vénitien, il se brossait les rouflaquettes qu’il avait fort épaisses à l’aide d’un ravissant peigne en écaille de tortue et dont l’achat, dans des circonstances rocambolesques, le remplissait de fierté.
Fierté ! Pas un objet autour de lui, pas un élément de son altière personne, pas un poil de son austère visage qui ne transpirât la fierté, et l’orgueil.
Bartholomew Ruskin était un esthète, nul ne pouvait l’ignorer, mais un esthète doublé d’un ruffian. Car il n’avait pas toujours été cet expert réputé, ce collectionneur invétéré, ce fouineur jalousé par ses pairs qui se pavanait dans les galeries et les salons les plus huppés de Londres.
Il venait de loin, et ses galons de marchand d’art éclairé il les avait gagnés à la force du poignet, usant, avec patience, opiniâtreté et roublardise, de qualités et de compétences que son lointain passé aux Indes avait contribué à forger.

Il jeta un regard cajoleur vers sa dernière acquisition.
Raflée de haute lutte dans une récente vente aux enchères au nez et à la barbichette des conservateurs des plus grands musées asiatiques, elle était assurément une des plus belles pièces de sa collection. Cette magistrale peinture sur soie de la période Ming intitulée « Promenade d’un pangolin sous la lune », exécutée par un certain Tchang-Lu, allait faire plus d’un jaloux !…
Allez, encore un petit coup de peigne sur ses rouflaquettes…
Fierté !

La peinture Ming était certainement une très belle pièce, mais pas la plus belle…
Il se retourna et envoya un baiser à l’immense toile cachée sous un épais drap rouge posée sur un chevalet et qui trônait, mystérieuse, au centre de la salle.
Cette dernière affaire allait mettre un point d’orgue à sa longue carrière.
Il allait enfin montrer à tous ces m’as-tu-vu ce que chef d’œuvre voulait dire !
Il esquissa un sourire.
Le tintement aigrelet d’une clochette le tira de son rêve de gloire.

Sortant de son gilet une montre gousset en argent il haussa les sourcils. Il n’attendait personne de si bon matin, aucun rabatteur, aucun débiteur aux abois. Un autre tintement. Bigre, un impatient ! En maugréant il se dirigea vers l’entrée.
« Voilà, voilà ! dit-il en déverrouillant les multiples loquets, on vient, on vient…

L’homme qui se tenait gauchement dans l’entrebâillement de la porte lui était inconnu. Il toisa rapidement le pauvre Orange Pekoe qui se sentit nu comme un ver.
« Pour les aumônes, c’est entre dix et onze, grinça Ruskin, et c’est la porte à côté, chez Lobb, Lobb et fils… moi, j’ai déjà donné !  Il allait refermer la porte lorsque l’autre bredouilla :
« Suis-je bien… suis-je bien chez l’honorable Bartholomew Ruskin ?… 
Ruskin hésita, ce minable avait peut-être quelque chose à vendre.
« Moui… honorable, c’est bien le mot…mais un honorable qui n’a pas de temps à perdre. Alors, que me vaut l’inestimable honneur d’une si peu honorable visite ?…
Luttant contre l’irrésistible nausée qu’il sentait grandir en lui, Orange Pekoe fit un nouvel effort.
« Je suis à la recherche de… on m’a dit que…

***

CHAPITRE 22–

Ruskin comprit tout à coup.
Bien sûr ! On avait dû vendre la mèche…
Ce blanc-bec devait avoir été envoyé par le « Daily Stinker ». Ils auraient tout de même pu déléguer un vrai reporter à la place de cet avorton ! Ah ils voulaient un scoop, et bien ils allaient en avoir pour leurs frais ! Après tout, ce ne serait pas une mauvaise affaire que d’allécher la populace par un petit article bien senti avant le coup de Trafalgar qu’il leur préparait !… Il se radoucit instantanément.
« Mais évidemment mon brave, entrez donc, nous avons tant de choses à nous dire, pas vrai ? Après vous, c’est au fond, excusez ma défiance, mais on n’est jamais trop prudent, en cette affaire, vous vous en doutez, il faut prendre toutes les précautions, et entre nous mon cher, quel merveilleux déguisement que le vôtre, je reconnais bien là la patte de ce sacré Laphroïg, comment va-t-il au fait ? 
« Mais je ne…
« Allons, ne soyez pas si modeste ! Quel talent, si si, j’insiste, quel talent, ça mérite une récompense, et cette récompense, mon ami, vous allez la voir de suite…
Orange Pekoe ne comprenait rien à cette logorrhée. Poussé dans l’entrepôt par le marchand qui l’avait pris par le bras, il se retrouva au milieu d’un bric à brac qui tenait plus de la caverne d’Ali-Baba que d’une galerie d’art.
Bouche bée devant le revirement de Ruskin, il n’osait bouger de peur que l’autre comprenant sa méprise, ne le jette finalement dehors. Mais Ruskin, maintenant en roue libre, continuait avec emphase.
« Ainsi vous étiez au courant… au courant ? Croyez-vous ?… « On » vous a dit : Ruskin prépare un nouveau coup. Ruskin a sûrement mis la main sur un Turner inconnu ! Qu’est ce qu’« on » ne va pas raconter comme âneries ! Et bien mon jeune ami, « on » se fourre le pinceau dans l’œil jusqu’au manche, mais passons, sachez que vous allez être, petit malin, tel Moïse découvrant Canaan, le tout premier à admirer ce que je n’hésiterai pas à appeler le triomphe de l’art britannique ! Car ce n’est pas un tableau que vous allez contempler mon cher, ce qu’il y a là-dessous, c’est un Panthéon, c’est une apothéose, c’est une éruption volcanique…
Il posa une main tremblante sur le drapé rouge.
« Sous cette bâche, savez-vous ce qu’il y a ?… Ce qu’il y a, ce n’est ni plus ni moins que l’essence même du Royaume-Uni, c’est son cœur, c’est son âme. Ce qu’il y a sous cette bâche… c’est l’Angleterre toute entière !…

Le marchand, à bout de souffle, suspendit son geste et plongea son regard dans celui d’Orange.
« … Connaissez-vous, mon bon ami, l’œuvre des Préraphaélites ? Oui, bien sûr, quelle question ! Qui n’a entendu parler de Dante Rossetti, de Burnes-Jones, de William Morris ?… De braves garçons, j’en conviens, d’habiles faiseurs, d’honnêtes barbouilleurs, certes ! Et du plus talentueux de cette petite troupe, l’aimable John Everett Millais, hein, qu’en savez-vous ?… Ahhh Millais !… Sa plus fameuse toile vous est évidemment familière !… Qui ne s’est pâmé devant la pâleur de la blanche Ophélia, qui ne s’est extasié devant la rousseur de son opulente chevelure s’enfonçant inexorablement au milieu des nénuphars ?… Eh bien moi, Bartholomew Ruskin, j’ose ici affirmer que cette peinture n’était qu’une modeste et sympathique ébauche ! Yes Sir ! Un simple croquis, un vulgaire travail préparatoire pour ce que vous allez découvrir !…
Car Millais, frappé par la grâce, comment le dire autrement ?… a tout simplement capté l’essence d’une nation en une allégorie divine, allégorie restée secrète à ce jour et dont le message explosera bientôt à la face du monde !… Oui monsieur, apprêtez-vous à baisser les yeux car ce que vous allez voir vous éblouira à jamais. Apprêtez-vous à admirer, baignant dans un bain qui n’est autre que le breuvage sacré de notre fière Albion…
Il découvrit la toile. 
« Apprêtez-vous à adorer votre nouvelle déesse… Camélia !…

Ruskin était à présent à genoux devant l’immense toile dévoilée et riait à gorge déployée.
« Camélia !… Sublime et douce Camélia qui flotte, non pas comme un grand lys, mais comme une merveilleuse fleur de jasmin fraîchement coupée. Et cette mare, quelle est-elle mon ami ? Sinon une gigantesque et romantique théière ? Et ce flot mordoré qui ondule sous ce corps alangui, quel est-il ? Sinon celui de notre splendide, enivrant et immémorial thé de cinq heures !
Sentez-vous cet effluve, goûtez-vous cette merveille ? Ah mon ami, quel hymne à la gloire du thé !…
Alors, ça vous coupe le souffle, n’est-ce pas ?…

Mais le souffle coupé ne fut pas celui auquel l’antiquaire s’attendait, car ce fut le sien, de souffle, qui s’arrêta net.

Quant à Orange Pekoe, aucun mot ne sortit de sa bouche. Il était muet depuis quelque temps, si tant est qu’il fut encore là. Et le seul bruit qui se fit entendre fut le sifflement strident du liquide jaillissant en cascade de la bouche métallique de l’être monstrueux qui étranglait le malheureux marchand.
Liquide fumant et fort parfumé qui aurait pu rappeler à Bartholomew Ruskin une boisson par lui vénérée, si évidemment il avait été encore de ce monde. Ce qui, hélas, n’était plus le cas…

***

CHAPITRE 23–

Un cauchemar…
Toujours le même.
Des volutes de fumeroles roses et pourpres s’enroulent autour de lui. Des enfants, visages hilares, grimpent le long de ses pattes, leurs mains, tatouées de sang, effleurent ses lèvres et fouillent dans sa bouche. Il voudrait leur dire d’arrêter mais de sa gueule béante ne sort qu’un long et déchirant barrissement. Il étouffe. Un orchestre de cadavres en putréfaction gesticule sur son dos et fait claquer des cymbales, leurs notes sont comme des lambeaux de chairs qui s’envolent dans la nuit. Une vague roule dans son ventre et charrie une lave incandescente. De ses orbites, de sa bouche, de sa trompe, jaillissent des torrents de bile multicolore qui expulsent cent démons enturbannés, montés sur des dragons dorés. Des griffes aux ongles écarlates lui lacèrent les flancs et déchirent son ventre. Ces griffes sont les siennes. Le Gange n’a jamais été aussi rouge…

Dans le magasin de Bartholomew Ruskin le calme était revenu.
Mais du magasin, il ne restait rien. En morceaux, les meubles et les fauteuils damassés, en lambeaux, les tapis persans, les porcelaines de Chine, les miroirs sans tain, les toiles de maîtres. En miettes elle aussi, la pauvre Camélia flottait, comme le reste, dans un cloaque qui, il fallait bien l’avouer, avait toutes les apparences du thé !
Dans ce silence pesant Orange Pekoe ouvrit un œil. Il souleva péniblement les débris sous lesquels il était enseveli puis, hagard, se releva. Il parcourut l’étendue du désastre. Son cœur se serra, le cadavre gonflé de Bartholomew Ruskin dépassait d’un monceau de décombres.
Une fois de plus, il se retrouvait au cœur de l’horreur, une fois de plus il en était l’unique responsable ! Pourquoi cette malédiction ? Pourquoi l’apocalypse se déclenchait-elle chaque fois que quelqu’un pouvait lui ouvrir les portes de son passé ? Lipstick possédait à coup sûr une de ces clefs mais n’avait rien voulu lâcher. Ce pauvre Ruskin en avait eu probablement une autre et il l’avait emportée dans sa tombe. Les serrures n’étaient visiblement pas près de s’ouvrir. Ces monstruosités cesseraient-elles un jour ?…

Le regard d’Orange Pekoe se perdit dans un recoin de l’entrepôt qui paraissait avoir été épargné. Trébuchant sur des monceaux de verres brisés, il pataugea jusqu’à un bureau recouvert de dossiers et de livres de comptes. Au mur une panoplie de diplômes, d’articles de journaux et des photographies.
L’une de ces photographies attira son attention.

C’était un vieux tirage sépia représentant un groupe de quatre militaires.
Bras dessus bras dessous, prenant la pause de façon grotesque, ils étaient l’image même d’une jeunesse insouciante en quête d’aventures exotiques.
Un picotement parcourut l’échine d’Orange Pekoe, il avait reconnu deux des soldats…
Sous leurs casques coloniaux immaculés, Ruskin et Lipstick, plus jeunes de trente ans, souriaient de toutes leurs dents. Leurs noms, écrits à la plume, indiquaient même leurs grades : Caporal Bartholomew Ruskin, Sergent Thomas Patrick Lipstick… A leur droite, sous d’épaisses moustaches soulignant son visage poupin, le Lieutenant Mac Leod brandissait fièrement son fusil Remington.
Un séduisant officier, sanglé dans son bel uniforme écarlate, se tenait à leur gauche. Il maintenait Lipstick par les épaules et regardait résolument l’objectif.
Ses yeux perçants, à travers le temps, semblaient dévisager Orange Pekoe.
Cet officier, c’était le Major Mervyn Grey, Lord of Bergamotte, onzième du nom…

Combien d’heures resta-t-il ainsi, tenant la photographie dans ses mains, sans bouger, sans presque respirer ?  Combien de temps resta-t-il à contempler cette image venue du fond des temps ? Que lui importait. Il ferma les yeux. A tâtons il passa le doigt sur les contours de ce visage.
Etait-ce si difficile de prononcer ces simples mots :  mon père ?…

En bas de la photographie était inscrit :
« Campagne du Penjab. 1853. Les quatre cavaliers de l’Apocalypse »
Les quatre cavaliers de l’Apocalypse ?…
Ses yeux se posèrent sur le bureau. Encore bouleversé par sa découverte il remuait sans réfléchir les documents éparpillés, courriers sans intérêt, prospectus… Le regard dans le vague il tripota une réclame. C’était une invitation pour un spectacle au Covent Garden Theater… Tiens, c’était ce soir ! On y donnait une représentation d’Alice au pays des merveilles d’après Lewis Carroll. Machinalement Orange Pekoe retourna le bristol.
L’invitation était adressée à Ruskin par le directeur du théâtre, l’honorable Sir Allistair Mac Leod… Mac Leod ! L’homme au fusil ! Le dernier des « quatre cavaliers »…
Il regarda l’horloge murale qui miraculeusement avait échappé au désastre.
Il fourra la photographie dans sa poche et sortit en courant.

Avec un peu de chance, il avait juste le temps…

***

CHAPITRE 24–

Jenny pour une fois était sacrément en avance.
Se frayant un chemin à travers la foule piaillante qui se bousculait avec insouciance sous les arcades de Covent Garden, elle se hissa sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir Jack. Où était-il encore passé ? Ce n’était pas tous les jours que The Knife lui permettait d’exercer ses talents dans le grand monde.
« J’te trouve un peu pâlotte ces jours-ci, ma belle. S’rait temps que tu frottes un peu tes fesses aux fracs et aux gibus, ça t’changera les idées !
La mélancolie, c’est pas bon pour les affaires ! 
Morose, pour sûr qu’elle l’était, et Jack savait pourquoi ! Mais c’était une façon de joindre l’utile à l’agréable et une soirée au théâtre, même si c’était dans le parterre à trémousser son postérieur contre celui d’un bourgeois, ça valait toujours mieux que de faire les cent pas, comme les copines qui en ce moment devaient grelotter au coin de Christ Church.

Sortant vivement d’entre les hautes colonnes de la Piazza, elle piqua à la volée un œillet blanc à une marchande de fleurs et l’agita gaiement sous le nez d’un cireur de bottes qui lui renvoya son clin d’œil, puis elle se hâta en longeant Saint-Paul’s Church, l’église des acteurs.
Elle bouscula au passage un quidam qui, hypnotisé par son sourire enjôleur, ne s’aperçut pas que sa montre gousset venait de changer de propriétaire.
Jolie frimousse, se dit Laphroïg, si je n’étais pas en retard je lui aurais bien fait un brin de causette… mais, Good Lord ! Où est passée ma tocante ?…

La scène n’avait pas échappé à un autre badaud qui lui aussi se dirigeait mollement vers le théâtre. Riant sous cape, Shamrock Mops, de service ce soir à Covent Garden pour cause de royale présence, se dit que voler son temps à cet imbécile de journaliste n’était pas un péché bien capital. Il regardait la pick-pocket aux cheveux rouges disparaître dans la cohue lorsque le sergent O’Henry essoufflé l’attrapa par le bras :
« Commissaire, on vous cherche partout… un autre meurtre… le quatrième….
« Comment un autre meurtre ? Mais c’est impossible… Lipstick est au dépôt !
« Je vous assure Superintendant… à Burlington Arcade… c’est horrible il paraît que…
Mais Mops avait déjà tourné les talons…

La foule se pressait dans le grand hall du Covent Garden Theater.
Aristocrates et tire-laines, filous et apprenties comédiennes, ladies et blanchisseuses, lords et gredins, tous agitaient leur programme, s’envoyaient des jurons, des compliments, des œillades. On s’interpellait, on s’esclaffait.
L’accent raffiné de Mayfair se heurtait au cockney le plus rugueux dans un brouhaha de « smart » et de « slang » et sous les ors rutilants de la salle qui bourdonnait de mille rires, c’était à peine si on entendait les violons s’accorder.

Pas étonnant que dans ce tumulte jubilatoire nul n’ait remarqué une silhouette presque transparente se faufiler entre les colonnades et les rideaux.
Orange Pekoe, après avoir erré dans le quartier des théâtres, avait enfin trouvé la bonne entrée. Il pénétra sans difficultés dans un corridor obscur et, à l’aveuglette, s’y enfonça avec d’infinies précautions. Il se cogna contre un vaisseau fantôme, se heurta à un chevalier sans tête, faillit écraser la queue d’un dragon, un renard empaillé lui chatouilla les mollets…
Coincé entre les seconds et les troisièmes décors, il s’immobilisa enfin, au plus profond d’une forêt de carton-pâte. Entre les loges des comédiens qu’il entendait courir en tous sens et les premiers rangs de l’orchestre, Orange Pekoe n’osait plus bouger.
Le public sifflait, tapait des pieds. Tout près de lui il sentit à travers la toile quelqu’un frapper violemment les trois coups.
« Ahhhhhhhh… fit la foule.

Un énorme lièvre le bouscula et se précipita sur scène…

***

CHAPITRE 25–

Dix-huit heures sonnaient à l’horloge du vestibule de mon cabinet du 83 Harley Street Mansion lorsque moi, Frederick Severt, médecin royal ordinaire exerçant au London Royal Hospital, j’enfilai ma cape, mon haut-de-forme et mes gants de serge gris.
Fin prêt pour me rendre à la première d’« Alice », opérette assez banale mais qui, d’après les gazettes, offrait l’intérêt d’intermèdes dansés par les plus jolies gambettes de Londres, je sortis de chez moi et m’engouffrai dans le cab qui m’attendait dehors.

« Dix-huit heures, vous le noterez my dear french friend, c’est l’heure précise à laquelle j’apparus enfin, en chair, en os et en smoking, dans cette tragique histoire…
Et ben c’est pas trop tôt Doc’ ! Manquait vraiment plus qu’vous…
Taisez-vous Molly !
Grhhhhhhh…
Couché le tigre !…

Arrivé juste à temps dans ma loge du second balcon, j’avais presque raté l’ouverture. Je dois avouer que depuis quelques instants je n’avais d’yeux que pour cette ravissante rousse qui, juste en dessous de moi, s’appliquait moins à regarder la scène qu’à se tortiller sous le nez d’un gros bonhomme en perruque poudrée dont le porte-monnaie venait subitement de se vider.
Trouvant que l’observation de mes contemporains dans une salle comme celle-ci offrait plus d’intérêt que le spectacle lui-même, je n’étais pas déçu.
Que d’habileté dans les gestes de cette jolie monte-en-l’air !

Délaissant un moment l’orchestre, je parcourais d’un œil amusé le reste de la salle. A quelques mètres de la flibustière en dentelle je découvris, sous une luisante casquette, le regard noir de celui qui ne pouvait être que son « protecteur ». Il s’était lui-même habilement installé parmi les gros commerçants qui riaient à gorge déployée devant les galipettes du Lièvre de Mars. A quelques coups d’épaules de là, les travées attribuées aux « Inns » étaient elles aussi en pleine effervescence. Avocats, avoués, juges et attorneys y continuaient leurs tractations comme s’ils étaient toujours à Old Bailey.
Fleet Street était là aussi, une armée de critiques grattait du papier en cadence sans même jeter un coup d’œil sur la pièce. Sur la droite du parterre, gesticulant comme à leur habitude, les artistes du tout Londres s’apostrophaient sans égards pour les comédiens. J’y reconnus le fantasque monsieur Doyle, spécialiste du spiritisme, en grande discussion avec le peintre Sickert dont on disait que le rouge écarlate utilisé pour ses toiles avait une provenance des plus macabres !
Mais que serait Londres sans les rumeurs ?…

Plus haut dans une loge, l’honorable Allistair Mac Leod, heureux propriétaire du théâtre, battait des mains à tout rompre. Il avait toutes les raisons d’être fier, la salle était comble et nous étions, paraît-il, honorés d’une royale présence…
Mais au fait, où se cachait-elle notre chère Victoria ? Sûrement dans cette loge où l’on ne voyait dépasser de l’ombre que le museau d’un petit chien. La Reine devait dormir, est-ce que quelqu’un pouvait dire aux comédiens de faire un peu moins de bruit ?
Je reportai en souriant mon attention sur la scène où s’agitaient sans conviction un dodo, des crapauds, un chat, et une Alice un peu trop grasse.
Tout cela était léger, sans grand intérêt, et pour tout dire, d’un goût assez douteux. Vivement l’intermède, dis-je à mon voisin.
J’aurais mieux fait de me taire…

***

CHAPITRE 26–

Immobile dans sa forêt de carton, Orange Pekoe suait à grosses gouttes.
Quelle poisse de n’avoir pu trouver le bureau de ce Mac Leod ! Coincé au beau milieu des décors… quelle stupidité de sa part ! Entre deux trouées de feuillages en papier, il ne pouvait distinguer qu’un bout de la scène. Difficile d’avoir les idées claires quand vous passaient sous le nez un lapin hurlant et des têtards qui gloussaient à tue-tête ! Et si sa vie n’était que cela ? Une énorme farce dans laquelle il avançait et reculait tel un pantin désarticulé. On s’agitait de plus belle autour de lui. Changements de tableau. Musique assourdissante. Fou-rires. Il avait de plus en plus de mal à respirer. On dressait une table sur scène. Un petit bonhomme avec un immense chapeau passa en trombe devant lui.
« Le chapelier fou, le chapelier fou ! » hurlait la foule…

Dans les mains minuscules du chapelier, une énorme bouilloire. Dans son sillage, comme un fumet qui se mit à planer entre la scène et les décors et à s’insinuer dans les narines d’Orange Pekoe. Les comédiens sautillaient dans une sarabande sans queue ni tête. On installa des soucoupes et des tasses sur la table.
Orange Pekoe étouffait, il tira la tête pour chercher un peu d’air et crut, dans la salle, reconnaître Jenny. Que faisait-elle là ? Il voulut l’appeler au secours mais aucun son ne sortit de sa gorge. Le Lièvre de Mars braillait à tue-tête. Le petit bonhomme sous son grand chapeau sourit méchamment et brandit une tasse.
Des yeux du lapin jaillirent des éclairs. Alice se tourna vers lui et lui fit un clin d’œil. Dans chacune de ses six mains, six théières se balançaient…

Quelle absurde mise en scène, me disais-je depuis un moment. Le théâtre moderne ressemble décidément de plus en plus à un ring de boxe ! Très peu pour moi ! 
Comme la plupart des spectateurs, je n’avais pas compris que le spectacle venait de basculer dans l’horreur. Sur la gauche, côté jardin, tout un pan du décor s’était effondré, interrompant brusquement le numéro du chapelier fou.
Et fou, je me demandai si je n’étais pas en train de le devenir…

Un individu venait de faire irruption sur scène ! Sous les rires hystériques des premiers rangs, il se débattait dans des restes de buissons et d’arbres accrochés à ses bras. Le Lièvre de Mars continuait stupidement de verser du thé dans la tasse d’Alice, alors que celle-ci, au bord de la crise de nerfs, venait de la retirer. L’intrus bouscula le lièvre et, rugissant comme un lion, saisit Alice par le cou avant que quiconque n’ait pu réagir.
Blanc comme un linge, m’agrippant à la rambarde, je contemplai, pétrifié, l’abomination qui se déroulait sur les planches…

Un brouillard avait pris possession du visage de l’intrus. Ce brouillard se changea en bourrasque, la bourrasque se fit tourbillon, le tourbillon devint ouragan.
La tête de l’homme explosa !…
L’homme, mais était-ce encore un homme, tomba à genoux, laissant à ses pieds le corps inanimé d’Alice. Le chapelier, pris d’un élan d’héroïsme insoupçonné voulut s’interposer, mal lui en prit. Projeté dans les airs comme un fétu de paille, il atterrit sur les genoux du Lord de l’Amirauté. Le monstre se releva, reprenant Alice dans ses bras. Un sifflement lugubre sortait de sa gorge.
Il hocha la tête.
Du moins ce qui avait été une tête, car ce soir-là, sur la scène de Covent Garden, ce que virent des spectateurs horrifiés, ce n’était plus une tête humaine…
C’était une théière !
Une théière qui, alors que le lourd rideau rouge retombait avec fracas, déversait des cataractes bouillonnantes dans la bouche de la malheureuse Alice !

Ce qui se passa ensuite fut relaté le lendemain dans les colonnes du « Daily Stinker » où sous le titre : « Alice au pays des horreurs », rien ne fut épargné aux lecteurs : ni les scènes de démence auxquelles se livra une foule hystérique se ruant vers la sortie, ni l’évanouissement de la Reine réveillée subitement par les cris de son chien, ni le chapelier devenu vraiment fou et qu’il fallut interner à Bedlam dans la nuit, ni la fin dramatique d’Allistair Mac Leod foudroyé net par une crise cardiaque et qui, tel un capitaine malheureux, sombra avec son théâtre, ni la mort tragique de la jeune comédienne jouant Alice, ni bien sûr, ni surtout, ce qui avait occasionné cette émeute phénoménale, à savoir l’apparition irréelle d’un homme…
Tenez vous bien, lecteur chéri …

d’un homme à tête de théière !

***

CHAPITRE 27–

Laphroig, bien qu’aux premières loges et pris dans son délire journalistique, n’avait pourtant pas tout vu ce soir-là…
Il n’avait pas vu Jenny O’Maley mettre ses poings sur la bouche pour ne pas hurler car elle venait de reconnaître son petit Lord avant qu’il ne se transformât en monstre ! Il n’avait pas vu Jack the Knife qui, passant des yeux horrifiés de Jenny à l’abominable apparition, se précipitait à contre-sens de la foule vers la scène.
Et il ne m’avait pas vu, moi, Fredrick Severt, qui du haut de mon perchoir n’avais pas perdu une miette de ce drame, moi qui allais être bientôt confronté au cas le plus étrange de ma carrière, moi dont l’esprit scientifique et matérialiste venait d’être chamboulé à jamais et dont le cœur allait saigner jusqu’à la fin des temps.

Le cerveau d’un scélérat a ceci de commun avec celui d’un homme de science, c’est qu’il fonctionne au quart de tour.
Lorsque Jack the Knife assista, médusé, au spectacle hallucinant de la transformation d’Orange Pekoe, il sut d’emblée ce qui lui restait à faire. Il ne perdit pas une seconde à se demander si c’était un tour de passe–passe ou de la magie noire. Pour les explications, on verrait plus tard, et puis avec le Diable, on pouvait toujours s’arranger. Pour le business en revanche, il n’avait de leçons à recevoir de personne. Sur ce terrain, le boss, c’était lui !
Théière, depuis ce soir, rimait avec lingots d’or…

Il fallait faire vite. Enjambant un Pair du royaume qui cherchait sa perruque à quatre pattes dans une forêt de jambes, il grimpa lestement sur scène, bouscula un lapin plus mort que vif, souleva le rideau et se précipita dans les coulisses.
Dans une cohue indescriptible il se faufila entre des comédiens et des machinistes terrifiés. Personne ne fit attention à lui. Des traces humides sur le sol attirèrent son attention et tel un chien limier il se mit à les suivre. Au passage il ramassa un gros sac de jute rempli de costumes, le vida rapidement et le glissa sous son bras…

Le cerveau d’une amoureuse n’a rien de commun avec celui d’un scélérat mais son cœur fonctionne encore plus vite. Celui de Jenny tournait à plein régime. Que son Lord soit un ange ou un démon, peu lui importait, tout ce qu’elle savait c’est qu’il avait besoin d’elle. Lorsqu’elle vit Jack filer vers les coulisses, elle se lança à ses trousses. Le flot de ces imbéciles la freinait terriblement. Elle joua des poings, elle cogna, elle griffa…
« Mais c’est qu’elle m’a mordu ! gémit Laphroig en la regardant pénétrer à contre-courant de la mêlée. Il avait déjà vu cette rouquine quelque part, mais où ?…

Le cerveau d’Orange Pekoe ne fonctionnait plus du tout. Que faisait-il empêtré dans ces cordes et ces poulies ? Chaque geste pour tenter de se dépêtrer de cet amas de liens où il s’était entortillé tout seul dans sa fuite inconsciente derrière les décors ne faisait que resserrer un peu plus son carcan. Impuissant, épuisé, il se mit à délirer.

« Suis-je encore un homme, ou ne suis-je qu’une marionnette ? A moins que je ne sois qu’un vulgaire moucheron pris dans une gigantesque toile d’araignée ? Si je bouge encore, peut être qu’une énorme bête velue viendra me gober ? Quelle douce libération ce serait !… Viens monstre noir et goulu m’engloutir dans ta bouche hurlante !… Viens mettre fin à mon supplice !… Ah te voilà enfin… bonsoir ma chérie !… tes pattes ne sont pas si poilues ! Un baiser… un baiser pour ma délivrance… »

Quel maboul ! se dit Jack en l’assommant.
D’un coup de canif, il trancha les liens du malheureux qui s’écroula comme une chiffe molle dans le grand sac de jute. Cuit à point le p’tit gars ! Enfournons-le avant qu’y s’réveille !
« Tiens, t’es là Jenny ? On peut dire qu’tu tombes à pic ! Tu vas m’aider à porter ce colis fumant…
Jenny était horrifiée.
« Mais qu’est-ce que tu fais ? Il faut le secourir et pas le…  « Silence bécasse ! On file au Ten Bells et fissa, j’t’expliquerai mon plan en chemin… pour l’instant, si tu veux sauver la vie de ta théière ambulante, obéis et boucle-la, ça nous f’ra des vacances !… »

***