Le Pangolin et le Pingouin lent

suite du feuilleton de confinement

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Chapitre 108.

Tchang-Lu n’en revenait pas.
La tête encore lourde et à peine réveillé, il avait sauté de son lit et, pieds nus, avait foncé dans son atelier.
Il poussa un soupir de soulagement. Quelle merveille !…
Cette toile était encore plus belle que dans son souvenir.
Souvenir qui ne remontait qu’à hier soir, mais la nuit avait été si mouvementée, si pleine de rêves étranges, que cela lui avait paru une éternité.
L’Empereur allait être ravi.
Au centre du tableau, le pangolin nacré était magnifique. Le rendu de ses écailles, d’un réalisme rarement égalé, remplissait d’une joie intense le cœur du vieux peintre. Il a l’air tellement vivant, pensa-t-il.
Tchang-Lu s’agenouilla devant sa toile et se prosterna trois fois.
Lorsqu’il se releva, le pangolin lui fit un clin d’œil.
« Cette fois c’est décidé, soupira Tchang-Lu, j’arrête l’alcool de riz… »

Tulurgglurkuk n’en revenait pas.
Lui qui n’avait jamais rêvé qu’à de glorieuses chasses à l’ours blanc, il en tremblait encore, terrifié par ce terrible cauchemar qui l’avait tiré hors de sa couche, tout couvert de sueur et grelottant de la tête aux pieds.
Pris de panique, il se leva et bouscula son fidèle husky, « Chien-qui-pisse-plus-vite-que-son-ombre-quand-son-maître-se-lève-en-le-bousculant » et se précipita vers la fourrure où il avait déposé, hier soir, la mâchoire sculptée destinée à Atanarjlokk, le Chef du clan.
Bénis étaient les Dieux de la banquise !!!
Le pingouin lent boréal, qu’il avait mis tant de temps à ciseler, était bien là, au centre de la scène gravée… Et heureusement, car Atanarjlokk lui-même fit, à cet instant, son entrée dans l’igloo. Le Chef ne s’offusqua pas de la nudité de Tulurgglurkuk, prit la mâchoire dans ses mains, hocha la tête, sourit et dit à Tulurgglurkuk :
« Pour te remercier, Tulurgglurkuk, je te donne ma fille, Tanarak, que voici, pour épouse ! »
Une jeune inuit était en effet entrée dans l’igloo à sa suite et détaillait attentivement Tulurgglurkuk de la tête aux pieds.
« C’est curieux, gloussa-t-elle, l’air amusé, j’ai la vague impression qu’on se connaît… »

Billiwong Billidong n’en revenait pas.
La peinture de sable n’avait pas bougé…
Pas un grain de poussière, pas un trait ocre, pas un point blanc, pas un rond rouge, pas un pointillé noir, rien n’avait été déplacé, rien n’avait été effacé.
Les formes étaient telles qu’il les avait tracées hier soir. Tous les symboles étaient là, toutes les constellations disposées exactement dans l’ordre du rituel. Tous les animaux fétiches étaient à leur place.
Le Koala, son totem, qui grimpait aux branches. La tortue-luth, qui rampait dans le sable, et surtout, la figure principale de la scène, le grand kangourou doux qui sautait d’étoile en étoile… Il ne se souvenait pourtant pas de lui avoir fait les pattes postérieures aussi grandes…
Il avait donc rêvé…
Il jeta un coup d’œil au Koala. On aurait dit qu’il lui souriait.
Il saisit son didgeridoo et allait en jouer lorsque le couplet d’une chanson oubliée lui revint en mémoire. Ces paroles n’avaient aucun sens et pourtant elles lui parurent étrangement familières. Ces paroles disaient :
« Fais dodo, Koala mon p’tit frère ; fais dodo, t’auras du lolo… »
Il lâcha son didgeridoo et fit le serment de ne plus jamais dormir de sa vie.

Acocoyotl Polichtitli n’en revenait pas.
Pas de doute, la page XVIII du codex était bien telle qu’il l’avait laissée la nuit dernière ! Comment avait-il pu en douter ? Quel stupide rêve ! Maintenant, il en riait presque…
Il s’était réveillé en nage, certain de la fureur de l’Empereur Moctézuma en découvrant la catastrophe, mais de catastrophe, il n’y en avait point ! Il s’agissait seulement d’un terrifiant cauchemar dû certainement à la trop forte pression des derniers jours.
Car il était bien là, le Quetzalcoatl, resplendissant et majestueux, au centre de la double page du codex, toutes dents dehors, jetant des regards furieux et électriques sur toute la faune terrifiée qui avait été peinte avec force détails tout autour de lui. Acocoyotl ne se rappelait d’ailleurs pas avoir dessiné autant de plumes bleues et rouges voletant autour du bec sanglant du serpent à plumes. Encore le stress sûrement…
Le cortège impérial allait arriver.
Il alla ouvrir sa cage à oiseaux afin que ses deux chers aras viennent se poser sur son épaule pour accueillir l’Empereur.
Mais il n’y avait aucun perroquet dans la cage.
Où pouvaient-ils bien être ?…

Moussa Moussa n’en revenait pas.
La nuit avait été pleine de bruits et de fureur. L’orage avait grondé depuis les chutes du Ngnoko-Ngnoko jusqu’aux hauts plateaux de Zumbalumba.
Ou le contraire. En tous cas il avait passé une très mauvaise nuit.
Il avait bien cru sa dernière heure arrivée et avait pensé que tout son travail allait être détruit dans la tourmente, mais il n’en avait rien été.
Ce matin, tous les masques, sans exception, étaient accrochés au mur, sains de bois et saufs de pigments ! Il était soulagé ! Il avait même songé que ses soudains et violents emportements auraient pu être la cause de ces étranges hallucinations.
Seul, un des masques lui posait problème.
Il s’agissait du masque représentant un gorille. Il était dix fois plus grand que la taille ordinaire et il se demandait pourquoi. Il allait poser la question au petit macaque quand il s’aperçut que celui-ci avait la tête plongée dans une calebasse et s’empiffrait d’une étrange bouillie de feuilles verdâtres.
Se sentant observé, le petit macaque avait relevé la tête et, le museau encore tout barbouillé, avait déclaré en souriant :
« Epinards ! »
Moussa Moussa jura que jamais plus il ne se mettrait en colère…

« E tornato !… »
Giuletta n’en revenait pas.
Mais lui, en revanche il était bien revenu !
Certes, le Lacryma Christi avait coulé à flots, hier soir à la trattoria, après le travail, mais était-ce suffisant pour qu’elle se soit ainsi mélangé les pinceaux ? Donc, soit elle était rentrée chez elle totalement ivre. Ce qui était plus qu’une honte ! Soit elle avait rêvé toute cette affaire. Ce qui était encore pire !
Car chez le Maître Léonardo, on ne rêve pas, on agit…
En tout cas le problème, ce matin, était résolu, puisque que derrière Mona Lisa, dans le fond à gauche de la toile, le Sphinx était toujours là…
Ce qui finalement ne convainquit personne. La bestiole fut finalement effacée d’un coup de chiffon enduit de térébenthine par la géniale main du génial Maestro.
Et le tableau finit dans un placard…

Giuletta donna sa démission et partit pour Vérone où elle rencontra un jeune modèle qui voulut bien poser pour elle.
C’était le dernier rejeton de la famille Montaigu.
Mais ça, comme vous vous en doutez, c’est une toute autre histoire…

***

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Le Pangolin et le Pingouin lent

Chapitre 1.

Tchang-Lu n’en revenait pas.

Assis sur une natte au milieu de son atelier le vieux peintre se tirait les derniers poils de sa barbe clairsemée en se demandant quelle malédiction s’était abattue sur lui dans la nuit.

Il avait pourtant bien cru hier soir, après une longue année de travail minutieux et patient avoir enfin terminé sa grande fresque « Promenade éphémère d’un fourmilier sous la lune », commande spéciale de l’Empereur qui avait demandé au meilleur peintre animalier du pays, c’est-à-dire lui, le portrait de son animal favori. Tchang-Lu était particulièrement fier de  la texture des écailles de la bête qui donnait, grâce à une technique de glacis dont il avait le secret, un effet nacré tout à fait surnaturel.

Mais ce matin, éberlué, il n’avait pu que constater l’impossible vérité. Quelque chose d’invraisemblable était arrivé : le centre de la toile était vide.

Sous les arbousiers géants, nulle bestiole.

Le pangolin s’était fait la malle….

***

Chapitre 2.

Tchang-Lu en avait pourtant vu d’autres.

Agé de 88 ans, il avait survécu à bien des catastrophes. Il avait connu  trois guerres : la guerre des Chrysanthèmes en 1567 où, jeune peintre des armées du Nord, il avait avec talent fait le portrait à cheval du général Fou-L’Khan. Lequel quelques années plus tard allait l’appeler auprès de lui lorsqu’il serait devenu Empereur des 27 Provinces. Il avait combattu et avait été blessé à la guerre des artichauts, lorsque le peuple s’était révolté contre la taxe sur les artichauts imposés par le Prince Ki-Pu. Il avait enfin été fait prisonnier à la forteresse Tsoing-Tsoing lors de la guerre des Quarante-six cloportes ( nom donné aux membres d’une secte secrète ) car il avait pris la défense du quarante-troisième cloporte ( en vérité son frère Tchang-Lu-Lu qui s’était enfui au moment de son procès ). Le temps passé en isolement avait renforcé son caractère, amélioré sa technique de croquis sur mur de prison et l’avait beaucoup mais alors beaucoup fait réfléchir sur le fait de soutenir des cloportes…

Oui on peut dire que Tchang-Lu en avait vu des vertes et des pas mûres.

Sans parler des invasions de criquets péteurs , des pluies torrentielles de grenouilles à grandes bouches, ou de la terrible pénurie de ciseaux à couper les poils de moustaches due à une grève des ouvriers fabricants de ciseaux à couper les poils de moustaches, peut-être la pire catastrophe qu’il ait connu.

Son caractère était donc, comme on le voit, bien trempé, mais une disparition de pangolin peint sur une toile, alors ça, il ne l’avait jamais vu !…..

***

Chapitre 3.

Dans un premier temps Tchang-Lu avait cru à une farce.

Son premier assistant, Sun-Yi, qui n’avait pas son pareil pour broyer les encres et les pigments et qui était la plupart du temps d’une extrême rigueur avec les seconds et troisièmes assistants, s’amusait parfois à changer les couleurs des pots pour voir si les ouvriers s’en rendaient compte. Ce qui avait parfois donné lieu à de curieuses esquisses : une envolée de flamands roses, verts en réalité. Ou une superbe bataille de tigres dont le pelage bleu s’harmonisait magnifiquement avec des rayures rouges vifs. Mais tout ça n’était que taquineries entre apprentis, effacer entièrement un sujet d’une peinture, tout de même c’était autre chose, surtout un tel sujet et surtout d’une telle peinture ! Une commande de l’Empereur qui plus est ! Non, ce n’était pas possible. Pour un tel sacrilège, il encourait au moins cinquante coups de bâtons…Sinon pire…Tchang-Lu se mit à frissonner. « Et moi, se dit-il, si l’Empereur l’apprend, ce n’est pas des coups de bâton que je vais recevoir, mais c’est cinquante fois qu’on va me pendre, cinquante fois qu’on va me couper en cinquante petits morceaux. Mes os seront jetés aux vautours et mes poils de barbe serviront à balayer les égouts ! Je suis maudit si je ne retrouve pas ce foutu pangolin !….. »

Dans un deuxième temps il se demanda s’il n’avait pas trop bu, hier soir, pour fêter la fin du travail ? Et si lui-même, dans un accès d’ébriété, n’aurait pas effacé son chef d’œuvre ? Et si…tout simplement, il ne l’avait finalement pas encore peint ce pangolin ? Mais non, cela non plus ne tenait pas debout. D’ailleurs, voulant en avoir le cœur net,  il se précipita vers son bureau où se trouvait son journal de travail sur lequel était noté minutieusement chaque soir le moindre fait et geste de la journée, le moindre coup de brosse. Le journal était encore ouvert, Tchang-lu chaussa ses lunettes, se pencha.

La dernière phrase ne laissait planer aucun doute, car de sa plus belle calligraphie le peintre avait écrit :

«  Dernier mouvement, dernière goutte de nacre, sous la lumière de l’astre de la nuit, s’ébroue enfin le fier pangolin, je peux poser mon pinceau, l’Empereur sera fier de moi ! »

Il fallait donc se résoudre à l’évidence : le pangolin avait bel et bien été peint, mais il n’était plus là.  Alors, aussi impensable que cela puisse paraître, Tchang-lu ne trouva pas d’autre explication que celle-ci : Le pangolin avait sauté de la toile et avait disparu.

Il ne lui restait plus qu’à partir à sa recherche…

***

Chapitre 4.

Assis en tailleur au centre de l’igloo, Tulurgglurkuk n’en revenait pas !

Effondré sur l’épaisse peau de phoque qui lui tenait lieu d’atelier et où il avait coutume de sculpter pendant les longues nuits d’hiver ces fameuses figurines qui avait fait sa renommée dans tout le Nunavut, il contemplait avec consternation sa dernière production. Ou plutôt ce qu’il en restait…

Il s’agissait d’une scène allégorique ciselée dans une impressionnante mâchoire de baleine que le conseil des anciens lui avait demandé de réaliser pour célébrer le jour du réveil du soleil. Tulurgglurkuk, outre le fait qu’il était un excellent conteur, tenait son talent de sculpteur sur os de son père, Talargglarkak, qui lui-même le tenait de son père, Tilirgglirkik, le célèbre chasseur de cachalots à fourrure.

La commande des anciens avait été pour lui un grand honneur. Le travail lui avait pris des mois, il y avait passé ses jours et ses nuits et était particulièrement fier du rendu. Il était le seul sur cette portion de banquise à pouvoir rendre avec autant de finesse la puissance des léopards de mers ou la douceur bleutée des manchots arctiques.

Sauf que, ce matin, ni finesse, ni puissance sur la mâchoire d’albâtre.

Les petits yeux ronds de Tulurgglurkuk avaient beau fixer l’objet dans tous les sens, la gravure du grand pingouin boréal, animal emblématique d’Atanarjlokk le chef du clan, gravure qu’il avait mis tant de temps à tailler, n’existait plus.

Elle avait été comme effacée !

Le pingouin s’était fait la malle…

***

Chapitre 5.

Tulurgglurkuk plissa des yeux.

Ce qui pour un homme de sa condition était signe de grande contrariété.

Et même, chose rarissime, il plissa des yeux deux fois.

Couché à ses pieds comme à l’accoutumée son fidèle Husky, Kaalakkakglaalurgluglukkallgliiirkikkk, (qui signifie en langue inuit du Groenland : Chien-qui-hurle-à-la-mort-quand-son-maître-plisse-des-yeux-deux-fois) se mit à hurler à la mort. Lui aussi deux fois. Tulurgglurkuk abattit lourdement son poing sur le museau de son chien qui se tût aussitôt. Inutile que tout le village sache qu’il avait plissé des yeux deux fois. Si le vieux chef  l’apprenait il rappliquerait aussi sec, accompagné de tous les autres idiots et Tulurgglurkuk n’avait vraiment pas besoin de ça. Il fallait qu’il résolve ce mystère tout seul…

Il s’était déjà retrouvé dans une situation similaire il y avait quelques années de ça et il s’en rappelait avec horreur. C’était pendant la grande fête du solstice, lors du concours du mangeur le plus rapide de tripes de morse. D’habitude il gagnait toujours ce concours et nul adversaire n’avait jamais pu rivaliser avec lui ; aussi, lorsqu’il avait brandit le dernier morceau d’intestin pensant avoir remporté le trophée et, s’apercevant qu’une toute jeune fille était portée en triomphe par une foule hilare qui l’abreuvait, lui, Tulurgglurkuk, de quolibets, avait-il plissé les yeux deux fois. Son chien évidemment avait hurlé deux fois. Les rires avaient redoublé de plus belle…

Tulurgglurkuk n’était pas homme à supporter pareille honte à nouveau.

Il se rassit lourdement sur son husky qui poussa un profond soupir mais qui ne bougea pas. Il prit sa pipe. La bourra de poils de moustaches de phoque et l’alluma. Il se gratta la tête et se mit à réfléchir. Une âcre fumée envahit l’igloo.

Et si c’était un coup du chaman ?…..

***

Chapitre 6.

Si c’était un coup du chaman, il fallait prendre le caribou par les cornes, se dit Tulurgglurkuk, s’armer de courage et surtout faire appel aux esprits protecteurs. Il tira profondément sur sa pipe, s’allongea sur le sol et s’endormit en moins de temps qu’il n’en faut à une baleine pour avaler mille saumons.

Les visions fulgurantes apparurent aussitôt. Une mer déchainée venait d’envahir l’igloo, Tulurgglurkuk tenta de s’accrocher à des morceaux de banquise brisée ; il allait couler lorsqu’une grosse pate griffue l’agrippa et le tira hors des flots.

« Décidément, la brasse papillon c’est pas ton fort ! » gronda une voix caverneuse.

Tulurgglurkuk connaissait bien cette voix narquoise. C’était celle  Nanuuq-le-grassoulllet, son ours blanc totem !

L’ours était assis face à lui et fixait Tulurgglurkuk droit dans les yeux. «  Et ne va pas cligner des yeux deux fois, hein, c’est pas le moment…L’heure est grave mon ami, il va falloir te mettre en chasse rapidement. Ta route va être longue, semée d’embûches, mais faut c’qui faut, retrouver le pingouin lent est ta priorité… » L’ours s’ébroua. «  T’aurais pas un petit poisson à croquer dis-donc y ‘ fait faim par ici ?…. » Tulurgglurkuk ne disait rien, à vrai dire il dormait profondément. «  Ah oui tu roupilles, c’est vrai ! Bon, quand tu te réveilleras tu partiras tout de suite vers le sud, ne t’inquiètes pas, moi et les copains on t’aura saupoudré de quelques petits sortilèges qui devraient faciliter ton voyage. Quels sortilèges ? Ah mais c’est une surprise, tu les découvriras bien assez tôt… »

Sur ce Nanuuq-le-grassouillet se mit à rire grassement et disparut tout aussi grassement.

Tulurgglurkuk se réveilla lentement. Il se leva et fit rapidement un paquetage de chasse. Il savait, sans avoir à réfléchir, quels objets, vêtements et armes prendre ; ses gestes étaient précis, méthodiques.

«  Allez, on y va ! » dit-il à  Kaalak…son chien

«  C’est pas trop tôt ! » répondit le chien.

Tulurgglurkuk s’arrêta net.

«  Tu as parlé ? » dit-il à son chien.

«  Tu as compris ? » répondit le chien….

***

Chapitre 7.

Il partirait donc cette nuit.

Tchang-Lu mit sa besace sur son épaule, ajusta son chapeau de paille, prit son bâton et donna un dernier tour de clef à la lourde porte de son atelier. Il traversa le petit jardin et contempla une dernière fois ses orchidées, ses pivoines, ses chers bonzaïs ; il savait qu’il ne reviendrait pas avant longtemps et c’était pour lui un crève-cœur de ne pouvoir assister à l’éclatement floral du printemps. Il s’accroupit devant son gingko biloba favori.

«  Adieu vieil ami, lui murmura-t-il, puisse le grand Bouddha veiller sur toi et tes frères pendant mon absence. Que sa sagesse divine guide tes jeunes feuilles vers la lumières, et que… »

«  Tient, voilà du Bouddha ! Voilà du Bouddha !…. » gloussa une petite voix provenant de la futaie d’arbres miniatures qui se trouvait à ses pieds.

Tchang-Lu se redressa vivement.

«  Qui a parlé ? bredouilla-t-il, qui est là ? 

«  Mais c’est l’arbre qui cache la forêt voyons ! ricana le gingko biloba

«  Ah moins que ce ne soit toute la forêt qui cache la forêt… »  soupira un érable du Japon. 

Tchang-Lu était stupéfait. Ses petits arbres parlaient. Et il les comprenait.

Comment était-ce possible ? Avec la disparition du pangolin du tableau cela faisait beaucoup de mystères en si peu de temps.

« Mystères surtout pour vous pauvres humains qui ne comprenez  rien à rien.  Mais pour nous il n’y a vraiment rien d’extraordinaire, minauda une pivoine rouge carmin, de plus comme vous voyez nous pouvons lire dans vos pensées…et maintenant, trêve de simagrées, Tchang-Lu, cher maître et ami, puisque vous devez partir à la recherche de ce satané galopin nacré…. 

« Pangolin nacré, rectifia Tchang-Lu.

« Pangolin, galopin, c’est Bouddha blanc et blanc Bouddha, bougonna la pivoine, ne m’interrompez pas je vous prie. Donc, si vous voulez bien jeter un coup d’œil par terre vous constaterez qu’il y a comme des traces dans le sable  de petite bestiole qui mènent, qui mènent…

«  Vers le Nord , s’écria Tchang-Lu !

«  Bravo ! Quelle perspicacité, il a trouvé ça tout seul, s’esclaffa un théier nain, quelqu’un pourrait lui dire qu’il lui faudra tout de même franchir la Grande Marmaille de Chine.

« Muraille ! Pas marmaille, ronchonna un petit érable.

« Marmaille, muraille….C’est boudin blanc et blanc boudin….Et…Ah…Mais saperlipopette où est-il passé ? »

Tchang-Lu venait de partir vers le Nord….

***

Chapitre 8.

Perdu continuellement dans ses pensées, Tchang-Lu marchait depuis trois semaines le long de la Grande Muraille. Rien ne l’arrêtait, ni les pluies torrentielles, ni les tempêtes de sable, ni les orages de grêle. Il ne s’octroyait que peu de temps de repos, à peine pour dormir, à peine pour se nourrir. A vrai dire il ne se préoccupait guère de manger, quelques grains de riz et une tasse de thé faisaient l’affaire. Mais il avait une autre façon de s’alimenter. Lorsqu’au détour du chemin il apercevait un rossignol posé délicatement sur une branche de cerisier, il s’arrêtait net, sortait son encrier, ses pinceaux et son rouleau de papier ; il s’asseyait et, prenant le temps nécessaire, il dessinait la scène.

Pareil quand il passait sous une somptueuse cascade ruisselante, ou encore devant un champ de jonquilles. Tchang-Lu était peintre avant tout, ses yeux et ses doigts nourrissaient autant son âme que son ventre.

Il ne parlait à personne, évitant les contacts des hommes.  Sa disparition devait avoir fait grand bruit à la capitale et il préférait que sa quête du pangolin reste secrète.

Secrète ? Pas tout à fait en vérité. Car s’il n’avait aucun échange avec les humains il n’en était pas de même avec les arbres et les fleurs.

Dés le premier jour en effet un grand chêne contre lequel il s’était assis lui avait gentiment suggéré : «  Quand tu  te lèveras vieux feignant il te faudra faire trois cent li à droite et deux cent chi à gauche, sinon c’est le ravin, j’dis ça j’dis rien… ».

Ensuite, à chaque hésitation sur la direction à suivre, il se trouvait toujours une fleur, une feuille , une herbe pour le remettre sur le bon chemin.

Il avait fini par s’habituer à cet accompagnement particulier.

Et puis un  jour, il finit par arriver aux pieds de la mère de toutes les montagnes. L’Himalaya ! La fatigue commençait à se faire sentir. Le doute s’insinuait peu à peu. Le froid arrivait, la neige commençait à tomber à gros flocons. Etait-il vraiment sur la bonne route ? Pour l’instant aucune trace de l’animal disparu. C’est un minuscule myosotis qui lui redonna l’espoir.  Petit espoir à vrai dire mais espoir tout de même qui se résuma à une phrase mystérieuse murmurée au raz du sol et que Tchang-Lu inscrivit aussitôt sur son carnet.  La phrase était celle-ci :

« Lorsque tu atteindras le sommet de la montagne blanche, pour avoir des nouvelles du pangolin, il te faudra trouver l’abdominal homme qui déneige…. »

L’abdominal homme qui déneige ?….

Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?…..

***

Chapitre 9.

Tchang-Lu était épuisé. Freiné par le blizzard, il grimpait péniblement vers le Pic de Khilikhili réputé inatteignable. Enfoncé dans la neige gelée jusqu’aux cuisses il allait abandonner lorsqu’il qu’une énorme masse de poils blancs surgit devant lui en rugissant. Pris de panique Tchang-Lu tomba à la renverse et il aurait été englouti si la chose hirsute n’avait brandi une pelle et ne l’avait extirpé de sa prison de glace. Il s’évanouit…. La grotte dans laquelle il se réveilla quelques heures plus tard, couché sous un édredon, lui parut plutôt douillette pour une grotte située en à 8000 mètres d’altitude.  Un tapis, un fauteuil, des chandeliers et même des tableaux accrochés aux murs de glace ne le surprirent pas plus que ça. Ce qui l’étonna en revanche c’est la grosse chose poilue assise dans le fauteuil en face de lui et qui l’observait avec bienveillance.

« Bonjour cher monsieur…ou chère madame ? Enfin, chère quelque chose, bredouilla-t-il, je m’appelle Tchang-Lu et je suis à la recherche d’un pangolin qui… »

La chose l’interrompit en grinçant des dents et un sourd grondement sortit du fond de son ventre. La chose parlait avec le ventre. Elle était ventriloque ! Et phénomène encore plus extraordinaire, Tchang-Lu comprenait parfaitement ce qu’elle disait.

« Booooonjouuuurrrr Tchang-Lu, dit la chose, je t’attendais. N’aies pas peurrrrrrrr, je ne suis qu’un pauvrrrrre bougrrrrre un peu poilu, avec une pelle et qui parle du ventrrrrrre….Dans le monde d’en bas, dans l’Empirrrre d’où tu viens,  ils me nomment : L’abdominal homme qui déneige ! Ou encore le Yéti ! Quels idiots ! Mon vrai nom c’est Rrrraoul ! J’ai un cousin qui n’est pas trrrrès copain avec l’Empire lui non plus et qui a fait parler de lui récemment, il s’appelle Choubakka, tu vois qui c’est ? Non ?  Tant pis ! Alors comme ça tu cherrrrches ce  satané Pangolin…. » Tchang-Lu hocha la tête.

«  Oui….Bon…Il est bien passé par ici la semaine derrrrrnièrrrre…Mais il est rrreparti…Tu sais, un pangolin, ça va ça vient….Et puis il ne comprrrrenait rrrien à mon bidon….Alorrrrrs, moi, faut pas m’énerrrrver…… »

La chose, enfin Raoul, se leva et fracassa la table d’un coup sec devant Tchang-Lu qui resta pétrifié. « Ah non faut pas m’énerrrrver….mais ne trrrrembles pas petit homme, toi t’es mon copain ! » Il souleva Tchang-Lu dans ses bras, le berça comme une poupée  et le reposa doucement.

«  Brrref, Il est redescendu de l’autre côté de la montagne, il te faut donc rrrreparrrtirrr, tu verrrras, là-bas il y a plein de petites bêtes sympas qui te donnnerrrront sûrrrrement un bon coup de main…ou un bon coup de pattes…

«  Ah oui, lesquelles ?

« Les tigrrrrrres !….. »

***