Le Pangolin et le Pingouin lent

suite du feuilleton de confinement

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Chapitre 108.

Tchang-Lu n’en revenait pas.
La tête encore lourde et à peine réveillé, il avait sauté de son lit et, pieds nus, avait foncé dans son atelier.
Il poussa un soupir de soulagement. Quelle merveille !…
Cette toile était encore plus belle que dans son souvenir.
Souvenir qui ne remontait qu’à hier soir, mais la nuit avait été si mouvementée, si pleine de rêves étranges, que cela lui avait paru une éternité.
L’Empereur allait être ravi.
Au centre du tableau, le pangolin nacré était magnifique. Le rendu de ses écailles, d’un réalisme rarement égalé, remplissait d’une joie intense le cœur du vieux peintre. Il a l’air tellement vivant, pensa-t-il.
Tchang-Lu s’agenouilla devant sa toile et se prosterna trois fois.
Lorsqu’il se releva, le pangolin lui fit un clin d’œil.
« Cette fois c’est décidé, soupira Tchang-Lu, j’arrête l’alcool de riz… »

Tulurgglurkuk n’en revenait pas.
Lui qui n’avait jamais rêvé qu’à de glorieuses chasses à l’ours blanc, il en tremblait encore, terrifié par ce terrible cauchemar qui l’avait tiré hors de sa couche, tout couvert de sueur et grelottant de la tête aux pieds.
Pris de panique, il se leva et bouscula son fidèle husky, « Chien-qui-pisse-plus-vite-que-son-ombre-quand-son-maître-se-lève-en-le-bousculant » et se précipita vers la fourrure où il avait déposé, hier soir, la mâchoire sculptée destinée à Atanarjlokk, le Chef du clan.
Bénis étaient les Dieux de la banquise !!!
Le pingouin lent boréal, qu’il avait mis tant de temps à ciseler, était bien là, au centre de la scène gravée… Et heureusement, car Atanarjlokk lui-même fit, à cet instant, son entrée dans l’igloo. Le Chef ne s’offusqua pas de la nudité de Tulurgglurkuk, prit la mâchoire dans ses mains, hocha la tête, sourit et dit à Tulurgglurkuk :
« Pour te remercier, Tulurgglurkuk, je te donne ma fille, Tanarak, que voici, pour épouse ! »
Une jeune inuit était en effet entrée dans l’igloo à sa suite et détaillait attentivement Tulurgglurkuk de la tête aux pieds.
« C’est curieux, gloussa-t-elle, l’air amusé, j’ai la vague impression qu’on se connaît… »

Billiwong Billidong n’en revenait pas.
La peinture de sable n’avait pas bougé…
Pas un grain de poussière, pas un trait ocre, pas un point blanc, pas un rond rouge, pas un pointillé noir, rien n’avait été déplacé, rien n’avait été effacé.
Les formes étaient telles qu’il les avait tracées hier soir. Tous les symboles étaient là, toutes les constellations disposées exactement dans l’ordre du rituel. Tous les animaux fétiches étaient à leur place.
Le Koala, son totem, qui grimpait aux branches. La tortue-luth, qui rampait dans le sable, et surtout, la figure principale de la scène, le grand kangourou doux qui sautait d’étoile en étoile… Il ne se souvenait pourtant pas de lui avoir fait les pattes postérieures aussi grandes…
Il avait donc rêvé…
Il jeta un coup d’œil au Koala. On aurait dit qu’il lui souriait.
Il saisit son didgeridoo et allait en jouer lorsque le couplet d’une chanson oubliée lui revint en mémoire. Ces paroles n’avaient aucun sens et pourtant elles lui parurent étrangement familières. Ces paroles disaient :
« Fais dodo, Koala mon p’tit frère ; fais dodo, t’auras du lolo… »
Il lâcha son didgeridoo et fit le serment de ne plus jamais dormir de sa vie.

Acocoyotl Polichtitli n’en revenait pas.
Pas de doute, la page XVIII du codex était bien telle qu’il l’avait laissée la nuit dernière ! Comment avait-il pu en douter ? Quel stupide rêve ! Maintenant, il en riait presque…
Il s’était réveillé en nage, certain de la fureur de l’Empereur Moctézuma en découvrant la catastrophe, mais de catastrophe, il n’y en avait point ! Il s’agissait seulement d’un terrifiant cauchemar dû certainement à la trop forte pression des derniers jours.
Car il était bien là, le Quetzalcoatl, resplendissant et majestueux, au centre de la double page du codex, toutes dents dehors, jetant des regards furieux et électriques sur toute la faune terrifiée qui avait été peinte avec force détails tout autour de lui. Acocoyotl ne se rappelait d’ailleurs pas avoir dessiné autant de plumes bleues et rouges voletant autour du bec sanglant du serpent à plumes. Encore le stress sûrement…
Le cortège impérial allait arriver.
Il alla ouvrir sa cage à oiseaux afin que ses deux chers aras viennent se poser sur son épaule pour accueillir l’Empereur.
Mais il n’y avait aucun perroquet dans la cage.
Où pouvaient-ils bien être ?…

Moussa Moussa n’en revenait pas.
La nuit avait été pleine de bruits et de fureur. L’orage avait grondé depuis les chutes du Ngnoko-Ngnoko jusqu’aux hauts plateaux de Zumbalumba.
Ou le contraire. En tous cas il avait passé une très mauvaise nuit.
Il avait bien cru sa dernière heure arrivée et avait pensé que tout son travail allait être détruit dans la tourmente, mais il n’en avait rien été.
Ce matin, tous les masques, sans exception, étaient accrochés au mur, sains de bois et saufs de pigments ! Il était soulagé ! Il avait même songé que ses soudains et violents emportements auraient pu être la cause de ces étranges hallucinations.
Seul, un des masques lui posait problème.
Il s’agissait du masque représentant un gorille. Il était dix fois plus grand que la taille ordinaire et il se demandait pourquoi. Il allait poser la question au petit macaque quand il s’aperçut que celui-ci avait la tête plongée dans une calebasse et s’empiffrait d’une étrange bouillie de feuilles verdâtres.
Se sentant observé, le petit macaque avait relevé la tête et, le museau encore tout barbouillé, avait déclaré en souriant :
« Epinards ! »
Moussa Moussa jura que jamais plus il ne se mettrait en colère…

« E tornato !… »
Giuletta n’en revenait pas.
Mais lui, en revanche il était bien revenu !
Certes, le Lacryma Christi avait coulé à flots, hier soir à la trattoria, après le travail, mais était-ce suffisant pour qu’elle se soit ainsi mélangé les pinceaux ? Donc, soit elle était rentrée chez elle totalement ivre. Ce qui était plus qu’une honte ! Soit elle avait rêvé toute cette affaire. Ce qui était encore pire !
Car chez le Maître Léonardo, on ne rêve pas, on agit…
En tout cas le problème, ce matin, était résolu, puisque que derrière Mona Lisa, dans le fond à gauche de la toile, le Sphinx était toujours là…
Ce qui finalement ne convainquit personne. La bestiole fut finalement effacée d’un coup de chiffon enduit de térébenthine par la géniale main du génial Maestro.
Et le tableau finit dans un placard…

Giuletta donna sa démission et partit pour Vérone où elle rencontra un jeune modèle qui voulut bien poser pour elle.
C’était le dernier rejeton de la famille Montaigu.
Mais ça, comme vous vous en doutez, c’est une toute autre histoire…

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